– Avions immobilisés, bras de fer judiciaire avec les créanciers, repli du réseau à l’échelle régionale… Depuis sa création en 2017 sous l’impulsion de l’ancien président Macky Sall (2012-2024), la compagnie aérienne sénégalaise Air Sénégal, détenue par l’Etat, a traversé une série de crises et s’est peu à peu enlisée dans de lourdes difficultés financières. Dernier épisode en date : l’entreprise est secouée par une affaire qui met directement en cause l’éthique de ses employés.
Depuis le 17 septembre, l’ensemble du personnel navigant de la ligne reliant Dakar à Paris, soit une « trentaine d’agents », a été écarté de ses fonctions jusqu’à nouvel ordre, affirme au Monde un responsable de la compagnie, sous couvert d’anonymat, confirmant une information de l’Agence France-Presse. Le service à bord est désormais entièrement assuré par un équipage de remplacement fourni par la compagnie géorgienne MyWay Airlines, avec laquelle Air Sénégal collabore depuis plusieurs mois. Les hôtesses et stewards de la compagnie sénégalaise auraient accepté de transporter des bagages qui ne leur appartiennent pas contre de l’argent. Une enquête ouverte par la direction générale doit permettre d’identifier quel type de marchandises aurait été convoyé et à quel prix. « Nous n’accusons pas l’ensemble du personnel, nous sommes en train de situer les responsabilités exactes », détaille le même interlocuteur.
Lancée en 2019, la liaison Dakar-Paris marque l’entrée d’Air Sénégal sur le marché du long-courrier. Un prestige pour le jeune pavillon national, alors que Dakar rêve de devenir un hub régional, comme l’est Abidjan grâce à Air Côte d’Ivoire ou Lomé avec Asky. Comme la ligne Dakar-New York, ouverte entre 2021 et 2024, elle devient rapidement l’une des plus prisées par le personnel navigant en raison, notamment, d’indemnités journalières avantageuses versées sur ses rotations. Plusieurs anciens employés relatent au Monde des pratiques de favoritisme dans la sélection des équipages.
Contraction de la flotte
Cette suspension des agents de bord vient écorner un peu plus l’image d’une compagnie déjà en difficulté. Depuis août 2024 et l’arrivée de l’actuel directeur général, Tidiane Ndiaye, Air Sénégal se débat avec une dette héritée estimée à l’époque à 118 milliards de francs CFA (180 millions d’euros) par la direction. Une part de cette dette vient des taxes et des redevances impayées liées à l’usage de l’aéroport international Blaise-Diagne de Dakar, où la compagnie concentre ses activités. A cela s’ajoute l’accumulation de loyers d’avions et de services de maintenance que la compagnie avait cessé de payer à ses partenaires à la fin de l’année 2023.
Cette situation a fini par plonger Air Sénégal au cœur d’un bras de fer avec deux créanciers : la banque publique d’investissement (Bpifrance), qui lui avait assuré le financement de deux Airbus A330 Neo, et le géant américain Carlyle Aviation Partners, auprès duquel elle louait quatre avions. Dans le cadre de deux procédures distinctes engagées en 2025, tous deux ont obtenu la restitution ou l’immobilisation des appareils concernés.
Devant la contraction de sa flotte, Air Sénégal est devenue de plus en plus dépendante des contrats ACMI (« aéronef, équipage, maintenance et assurance ») qui permettent de louer non seulement l’appareil d’une autre compagnie, mais aussi son équipage et ses services. « En théorie, ces pratiques doivent rester exceptionnelles pour maintenir une desserte commerciale en cas de tensions temporaires sur la flotte. Malheureusement, Air Sénégal en a fait une norme opérationnelle », explique Grégory Venance, expert de l’aérien et ancien collaborateur d’Air Sénégal.
La méthode est jugée intenable en matière de coût de facturations. « Adopter ce système sur le long terme, c’est entrer dans un cercle vicieux, insiste de son côté Ciré Lô, consultant spécialiste du transport aérien en Afrique. Si l’ACMI permet à la compagnie de maintenir son exploitation, c’est un mode de fonctionnement qui pèse lourd sur la trésorerie. Et donc cela complique la maintenance et le renouvellement de la flotte actuelle. »
Alors que Dakar tente de rembourser, avec l’appui du Fonds monétaire international (FMI), une dette estimée, fin 2024, à 132 % de son produit intérieur brut – la plus importante du continent –, le chef de l’Etat, Bassirou Diomaye Faye, veut croire en la relance d’Air Sénégal. En juin, il recevait une délégation du constructeur américain Boeing vers lequel la compagnie a annoncé vouloir se tourner pour renouveler sa flotte. Début septembre, Air Sénégal réceptionnait un Boeing 737-800. L’appareil, spécialement habillé aux couleurs des Jeux olympiques de la jeunesse, organisés sur le sol sénégalais du 31 octobre au 13 novembre, a été chargé, le 10 septembre, d’aller chercher la flamme olympique à Athènes pour l’amener pour la première fois sur le continent africain. Une vitrine pour le pavillon national, au moment où des retards et des annulations de vols en série dénoncés par les passagers alimentent un climat de défiance et posent la question de l’avenir de la compagnie.




