Le pape en tournée en Afrique, un continent stratégique pour le catholicisme

Du 13 au 23 avril, Léon XIV doit se rendre en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale. Un voyage symbole du déplacement du centre de gravité de l’Eglise catholique, dont l’avenir se joue désormais en Afrique.

Le Monde – Les rumeurs ont commencé à circuler très vite après son élection. Pour son premier voyage choisi, celui dont il aurait décidé seul de la destination et du contenu sans être tenu par les promesses de son prédécesseur, le pape Léon XIV allait se rendre en Afrique. La tournée, disait-on, serait d’ampleur, et concernerait plusieurs pays.

Certes, le souverain pontife élu le 8 mai 2025 allait devoir honorer les engagements de François, mort le 21 avril. Ce qu’il a fait en se rendant en Turquie en novembre pour célébrer les 1 700 ans du concile de Nicée, là où a été décidé le credo qui fonde la foi des chrétiens ; et ensuite au Liban. Mais, tout le monde le sait à Rome, c’est par l’Afrique que le successeur de Pierre voulait vraiment commencer ses visites.

Un léger détour d’une journée par Monaco en mars et voici Léon XIV qui s’engage dans un déplacement d’une intensité digne des grandes tournées de Jean Paul II en son temps : du 13 au 23 avril, le pape doit visiter quatre pays et pas moins de 12 villes. Ouvrant le voyage par l’Algérie, il se rendra ensuite au Cameroun du 15 au 18 avril, puis en Angola du 18 au 21, avant de finir par la Guinée équatoriale, où il restera du 21 au 23.

Quatre zones géographiques, quatre cultures et quatre langues : le français en Algérie et au Cameroun, l’anglais au Cameroun aussi, le portugais en Angola et l’espagnol en Guinée équatoriale.

Dans tous ces pays, le chef de l’Eglise catholique s’adressera aux autorités, aux corps diplomatiques, aux religieux, mais aussi et surtout aux populations locales. Visite d’une prison et d’un hôpital psychiatrique en Guinée équatoriale, rencontre avec des étudiants au Cameroun, ou avec les pensionnaires d’une maison de retraite en Angola et surtout messes géantes partout où il le peut : c’est à l’immense peuple des fidèles de ces pays que le pape américain souhaite s’adresser.

« Le poumon du catholicisme »

Ce voyage est aussi le symbole du déplacement du centre de gravité du catholicisme, autrefois centré sur l’Europe et les pays occidentaux, mais dont l’avenir se joue désormais en Afrique. Si l’Occident se sécularise à grande vitesse, voyant les bancs de ses églises se clairsemer, ses baptêmes d’enfants chuter et ses séminaires se vider, ici il n’en est rien.

L’Afrique compte près de 20 % des catholiques du monde et héberge près d’un tiers des séminaristes mondiaux. Ce sont ses prêtres, les Fidei donum, qui viennent pallier la pénurie de ministres du culte en Europe et notamment en France.

« Nous sommes le poumon du catholicisme, constate le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui. Nous allons le recevoir avec enthousiasme, ferveur et fidélité dans nos pays qui comptent une jeunesse si importante. » Le pape ne passe pas par la Centrafrique, mais qu’importe. Comme beaucoup de ses compatriotes, et six ou sept autres de ses confrères évêques centrafricains, le cardinal membre du collège électoral qui a porté le cardinal Prevost sur le trône de Pierre, fera le déplacement au Cameroun. D’autres, dit-il, viendront de tous les pays à l’entour, autant que faire se peut, car la visite est « pour le continent entier ». La venue du pape est, considère l’ecclésiastique, un encouragement et un message d’espoir pour les Eglises locales et leurs fidèles.

Mais avec cette promesse vient la nécessité, pour Léon XIV, d’écouter et de répondre à des problématiques religieuses propres au continent. « En Afrique, le catholicisme est plus populaire qu’en Europe où il est devenu une religion élitiste, urbaine, intellectualisée », explique ainsi Edouard Coquet, maître de conférences en histoire contemporaine à la Sorbonne.

Les coups de boutoir des évangéliques

Dans de nombreux pays, précise le chercheur, le sentiment anticolonial très présent s’accompagne d’un rejet de certaines questions religieuses perçues comme relevant de préoccupations occidentales plus que de vraies interrogations locales.

« Après les décolonisations, notamment au Cameroun, s’est posée la question de l’inculturation [manière d’adapter l’annonce de l’Evangile dans une culture donnée]. Un certain nombre de figures du catholicisme subsaharien, et surtout camerounais, ont commencé à réfléchir au fait que le catholicisme était une religion importée devenue européenne et se sont demandé comment et dans quelle mesure l’africaniser », souligne Edouard Coquet.

Sur le continent, le texte sur la bénédiction des couples homosexuels publié en décembre 2023 par le pape François, a ainsi été très mal reçu. Dans plusieurs pays, l’homosexualité est criminalisée et passible de peines de prison. Plus récemment, ce sont des précisions doctrinales sur le rôle et la place de la Vierge Marie, dont le Saint-Siège a rappelé qu’elle n’apportait pas le salut des âmes au même titre que le Christ, qui ont déçu des fidèles particulièrement attachés au culte marial.

« Pour nous les chrétiens, l’Evangile s’est incarnée et la parole arrive dans une culture, chaque pays a la sienne et le pape vient écouter les gens de cette culture particulière », explique ainsi le cardinal Nzapalainga. Au-delà, Léon XIV doit aussi encourager une Eglise riche de ses fidèles, mais sous les coups de boutoir permanents des évangéliques qui tentent, notamment en Angola où existe un lien avec ces cultes très forts au Brésil, de lui tailler des croupières.

Comme il le fait sur le reste de la scène internationale, Léon XIV devrait, au Cameroun, appeler à la paix et à l’apaisement. Les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont meurtries par un conflit armé entre le gouvernement et des forces séparatistes depuis 2017. Pour associer le geste à la parole, Léon XIV doit se rendre à Bamenda, au cœur de cette zone sous tension. C’est là qu’a eu lieu en juillet 2023 un massacre de civils dans un bar. Le souverain pontife y célébrera une messe et y participera à un grand rassemblement pour la paix.

Rôle social de l’Eglise

En Angola, pays au sous-sol très riche mais dont les ressources ne profitent pas à tous, le chef de l’Eglise catholique devrait insister sur un thème qui lui tient à cœur : celui de l’équité dans le partage et de la redistribution des richesses à tous.

Un thème qui devrait aussi prévaloir en Guinée équatoriale, nation très fermée où une contribution exorbitante au regard du pouvoir d’achat local a été imposée aux habitants pour la visite du pape. Des retenues sur salaire ont été infligées aux fonctionnaires et les étudiants se sont fait intimer l’ordre d’acheter une tenue obligatoire pour l’équivalent de 15 euros. Une somme importante dans le pays.

« Ici, ce sera la dimension sociale du catholicisme qui va s’exprimer par des rencontres particulières », analyse François Mabille, professeur de sciences politiques et chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques. Le pape va ainsi rencontrer des prisonniers, mais aussi des patients d’un hôpital psychiatrique.

Dans tous ces pays, l’Américain qui a acquis la nationalité péruvienne et comprend les problématiques du Sud global vient alors encourager une Eglise dont le rôle social est de premier plan. Et de citer le souverain pontife argentin, prédécesseur de Léon XIV : « François disait que l’Eglise soignait tous les blessés dans un monde traversé par des douleurs de toutes sortes. » En Afrique se joue l’avenir du catholicisme mais donc aussi une certaine vision du rôle de l’Eglise dans l’espace public.

 

 

 

 

Source : Le Monde  – (Le 12 avril 2026)

 

 

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