Le mandat de Sidi Ould Tah : faire de la BAD le moteur d’une gouvernance africaine performante avec une Cellule « État-projet ».

La trajectoire du mandat de Sidi Ould Tah à la tête de la Banque africaine de développement peut constituer un moment charnière pour l’Afrique si elle parvient à transformer ses priorités programmatiques en mécanismes juridiques opérants. Renforcer la gouvernance interne de la Banque, accélérer les décaissements, bâtir une architecture financière inclusive et soutenir l’emploi des jeunes et les PME ne suffisent pas en eux-mêmes ; ces ambitions doivent s’inscrire dans un cadre normatif cohérent, capable d’assurer leur effectivité au-delà du discours institutionnel.

Il s’agit d’offrir une boussole de développement à chaque État, de permettre à chaque ministère de disposer d’indicateurs solides et de faire en sorte que les politiques publiques produisent des résultats durables plutôt que des effets conjoncturels. Une démarche qui ne relève ni de l’ingérence ni de la substitution, mais d’une solidarité régionale structurante et créatrice d’émergence.

Réformer l’interne pour crédibiliser l’externe

La réforme interne de la BAD relève pour l’essentiel de son Accord constitutif et de ses règlements. Les instruments existent déjà : mécanismes de délégation, procédures de contrôle, codification interne, normalisation contractuelle. En exploitant pleinement ces marges, la Banque peut réduire la lourdeur administrative qui a parfois entravé son efficacité.

Mais l’accélération réelle des financements se heurte à une contrainte externe majeure : l’hétérogénéité des cadres juridiques nationaux et la faiblesse structurelle de certaines administrations publiques. La BAD ne peut harmoniser les législations internes. Elle peut en revanche orienter indirectement la convergence en conditionnant ses financements à l’usage de cadres régionaux existants droit OHADA, normes de l’UEMOA, instruments de la ZLECAf. Par la voie contractuelle, elle peut ainsi fluidifier l’exécution des projets sans excéder son mandat.

L’accompagnement technique comme levier régional

Institution régionale de développement, la BAD peut aller au-delà du financement en regroupant des techniciens africains connaisseurs des réalités socio-économiques des pays. Leur mission ne serait pas de gouverner à la place des États, mais d’accompagner les politiques publiques, d’aider à l’exécution des programmes et de renforcer les administrations dans leur capacité à produire des résultats probants. Des techniciens du continent, agissant en vertu d’un statut régional encadré, et non en tant qu’acteurs extérieurs détachés des contextes locaux. C’est dans cette perspective que la création d’une Cellule État-projet pourrait constituer un levier structurant.

La Cellule État-projet : un instrument contractuel d’efficacité publique

Conçue comme une unité technique régionale activable sur demande volontaire des États, la Cellule ne serait ni un organe de substitution ni un mécanisme d’ingérence. Elle reposerait sur un contrat de performance juridiquement encadré, définissant clairement ses missions, sa durée et ses objectifs mesurables.

Composée d’experts africains indépendants, elle aurait pour fonction : d’évaluer les indicateurs sur le terrain, d’appuyer les ministères dans l’exécution des projets, de rationaliser les procédures administratives, d’accompagner la dématérialisation et la simplification des circuits décisionnels, d’assurer la traçabilité des financements et la mesurabilité des impacts sociaux. Son objectif ne serait pas de contrôler les gouvernants, mais de sécuriser l’efficacité des financements et de consolider la crédibilité de l’action publique.

Ni cabinet de conseil, ni tutelle technique

La Cellule État-projet se distinguerait fondamentalement des cabinets de conseil internationaux. Un cabinet intervient ponctuellement, produit un rapport, formule des recommandations, puis se retire. Son action est souvent sectorielle, limitée dans le temps, et orientée vers la production d’expertise plutôt que vers l’enracinement institutionnel.La Cellule, au contraire, serait : ancrée régionalement et non extérieure au continent, intégrée dans un cadre juridique multilatéral, engagée dans l’exécution concrète des projets et non seulement dans leur conception, orientée vers le transfert de compétences et la transformation durable des pratiques administratives. Son action serait transversale, presque tentaculaire au sens institutionnel du terme : elle ne se limiterait pas à un secteur isolé, mais accompagnerait l’articulation entre ministères, administrations déconcentrées, agences d’exécution et autorités locales. Elle travaillerait sur les indicateurs, les procédures, la chaîne de dépense, les délais administratifs, la cohérence normative.

Là où le conseil produit un diagnostic, la Cellule viserait une mutation structurelle. Là où le consultant facture une mission, la Cellule contribuerait à bâtir une capacité publique. Elle incarnerait une expertise africaine organisée, solidaire et durable.

La contrainte politique assumée

Toutefois, un tel dispositif ne peut ignorer la réalité politique. Dans de nombreux contextes africains, les nominations ministérielles répondent autant à des équilibres politiques qu’à des critères technocratiques. Les logiques clientélistes et les contraintes électorales influencent les arbitrages publics, favorisant parfois des projets à court terme. La confrontation entre experts techniques et responsables politiques pourrait sembler inévitable. Mais cette contrainte peut devenir un levier. Des projets livrés dans les délais, des infrastructures fonctionnelles, des indicateurs sociaux en progression renforcent la crédibilité du pouvoir en place. L’efficacité technique devient alors un capital politique. La Cellule ne serait pas un contre-pouvoir, mais un outil d’optimisation au service des États.

Moderniser sans nier l’héritage

La modernisation administrative ne peut ignorer l’héritage centralisé et formaliste issu de la période coloniale. Décoloniser l’administration ne signifie pas effacer le passé, mais adapter les structures à une logique contemporaine d’efficacité, de responsabilité et de service public effectif.

La professionnalisation de la haute fonction publique, la formation continue des cadres et l’introduction d’outils modernes de gestion constituent des conditions essentielles. L’intégration d’un volet éducatif dans les financements formation des fonctionnaires, renforcement des capacités institutionnelles apparaît indispensable. Aucun dispositif technique ne peut prospérer durablement dans un environnement de faible capital humain.

Un rôle catalyseur, non régulateur

La BAD demeure une institution financière multilatérale. Elle ne dispose d’aucune compétence monétaire et ne peut se transformer en organe régulateur continental sans révision statutaire. Son rôle doit rester celui d’un catalyseur, opérant dans les marges offertes par son mandat. L’ancrage régional de la Cellule, à travers un protocole clair adopté par les organisations régionales concernées, constituerait la garantie essentielle de sa légitimité.

Vers une cohérence institutionnelle durable

Si elle parvient à articuler réforme interne, conditionnalité intelligente, ancrage régional et accompagnement technique des administrations nationales, la trajectoire du mandat de Sidi Ould Tah pourrait marquer un tournant.

La BAD ne serait plus seulement un bailleur de fonds, mais un vecteur de cohérence institutionnelle et de performance publique. Elle contribuerait à inscrire l’efficacité du développement dans le droit, dans les pratiques administratives et dans la durée. C’est à cette condition qu’elle pourrait devenir l’un des piliier d’une souveraineté économique africaine consolidée.

En retour, la logique d’une Cellule État-projet pourrait également inspirer la Mauritanie elle-même. Car si ce pays a contribué à façonner Sidi Ould Tah par son attachement à la souveraineté et par une culture administrative marquée par la centralité de l’État, ce même esprit pourrait aujourd’hui trouver dans ce dispositif un prolongement concret. La Cellule ne serait pas seulement un instrument régional ; elle pourrait devenir une source d’inspiration pour renforcer en Mauritanie des projets de développement plus structurés, plus éducatifs et plus stabilisants, au service des populations et d’une dignité urbaine pleinement assumée.

 

Aissata Ahmedou Tidjane Bal
Juriste en droit public

 

 

 

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