Le journalisme n’est pas un fonds de commerce / Par Mohamed Feily dit Antar

Le journalisme n’est pas un fonds de commerce. La carte de presse n’est pas un titre honorifique

L’affaire qui touche actuellement plusieurs blogueurs et acteurs des réseaux sociaux ne devrait pas être réduite aux arrestations et aux accusations qui devront être établies par la justice.

Elle révèle une question plus profonde : dans quel environnement médiatique évoluons-nous, et quels rapports entretiennent aujourd’hui information, argent et influence en Mauritanie ?

Je parle avec une expérience de plus de trente ans dans les médias et la communication, au sein de plusieurs organes de presse indépendants, mais aussi dans des institutions publiques. J’ai également été membre du CRED.

Cette expérience m’a permis de connaître les réalités du métier, les difficultés de sa reconnaissance professionnelle et les mécanismes qui entourent la communication institutionnelle. C’est pourquoi je considère qu’un véritable assainissement du secteur est aujourd’hui nécessaire.

Aller au-delà des personnes mises en cause

La justice doit établir les faits concernant les personnes interpellées et les accusations portées contre elles. Mais si l’enquête établit l’existence de paiements, de pressions, de chantage ou d’autres pratiques illégales, elle doit rechercher l’ensemble des responsabilités. S’il y a eu de l’argent, il faut suivre l’argent. Qui a payé ? Pour quoi ? Qui a commandé ? Qui a négocié ? Qui a bénéficié ?
Un système d’influence ne fonctionne jamais à sens unique. Il y a celui qui vend, mais aussi celui qui achète.

L’affaire actuelle devrait donc nous conduire à examiner plus largement les mécanismes qui permettent à certains acteurs de transformer leur audience en pouvoir de pression ou en source de revenus.

Quand la visibilité remplace le métier

Le paysage médiatique mauritanien a profondément changé. Une page sur les réseaux sociaux, une forte audience ou une présence régulière dans l’espace public suffisent parfois à conférer à certains le statut de journaliste. Or, le journalisme est d’abord une méthode : rechercher, vérifier, recouper, respecter le contradictoire et assumer ce que l’on publie. La distinction entre journaliste, blogueur, influenceur, communicant et activiste doit donc être clarifiée. Cette clarification ne vise pas à réduire la liberté d’expression, mais à déterminer qui exerce quelle activité et selon quelles règles.

La carte de presse : une réforme nécessaire

Mon passage au CRED m’a permis de mesurer les difficultés liées à l’attribution de la carte de presse. J’ai pu constater des situations dans lesquelles le parcours ou l’activité professionnelle de certains bénéficiaires soulevaient, à mes yeux, des interrogations. Nous avions tenté d’aller vers des critères plus rigoureux et mieux définis. Selon mon expérience, cette démarche n’a pas bénéficié du suivi institutionnel que nous espérions. Je pense qu’il faut reprendre ce chantier avec une exigence simple : la carte de presse doit reconnaître une activité professionnelle réelle, et non une simple visibilité. Elle doit reposer sur des critères transparents, objectifs et applicables à tous.

Ceux qui vendent et ceux qui achètent

Il faut également regarder l’autre face du problème. Les consultations et prestations de communication publique méritent davantage de transparence. J’ai notamment connaissance d’un cas où une consultation avait été attribuée pour l’élaboration d’une stratégie de communication dont la réalisation effective peut être questionnée. Je ne cite ni nom ni institution : une accusation sérieuse doit reposer sur des documents et des preuves.

Mais le principe mérite d’être posé : lorsqu’une institution engage de l’argent public, il faut pouvoir savoir ce qui a été commandé, pourquoi le prestataire a été choisi et ce qui a réellement été livré. L’argent public ne devrait jamais servir à fabriquer artificiellement une réputation ou une influence.

Qui fabrique les réputations médiatiques ?

Certaines personnalités disposent de titres, de pages, de tribunes et d’une forte audience. Mais la visibilité ne permet pas, à elle seule, de mesurer la qualité d’un travail journalistique. Qui écrit ? Qui enquête ? Qui vérifie ? Quelle production réelle ? Quels résultats ?

Ces questions relèvent d’une exigence professionnelle, pas d’une volonté de dénigrer qui que ce soit. L’audience n’est pas une qualification. La proximité n’est pas une compétence.

La diaspora ne doit pas servir de bouc émissaire

Si des pratiques illégales sont établies chez certains acteurs installés à l’étranger, elles doivent être traitées conformément à la loi. Mais les mêmes exigences doivent s’appliquer aux acteurs présents en Mauritanie. Pas de protection pour les uns, pas de stigmatisation des autres : les faits doivent être le seul critère.

Assainir sans censurer

La professionnalisation du secteur ne doit pas devenir un prétexte au contrôle de la presse. Une presse libre doit pouvoir enquêter sur le gouvernement, questionner les responsables et révéler les dysfonctionnements.

Mais la liberté de la presse ne dispense ni de vérifier, ni de documenter, ni de respecter le contradictoire. L’objectif doit donc être de professionnaliser davantage le secteur, non de réduire les voix qui s’expriment. Cela passe par des critères clairs pour la carte de presse, une distinction des statuts, une meilleure formation, une déontologie effective, la transparence du financement des médias et des procédures rigoureuses pour les contrats de communication publics.

Nettoyer toute la chaîne

Je ne souhaite pas que l’affaire actuelle débouche sur une chasse aux blogueurs ou sur une restriction de la liberté d’expression. Je souhaite qu’elle nous oblige à regarder l’ensemble des mécanismes qui entourent l’information : celui qui produit, celui qui commande, celui qui finance et celui qui bénéficie. Le journalisme n’est pas un fonds de commerce. La carte de presse n’est pas un titre honorifique.

L’audience n’est pas une qualification. Et l’argent public n’est pas destiné à fabriquer des réputations.

Il est temps de remettre le professionnalisme, la déontologie et la responsabilité au cœur du journalisme mauritanien. La liberté de la presse n’en sortira pas affaiblie. Au contraire, elle gagnera en crédibilité.

Mohamed Feily dit Antar

 

 

 

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