– Des wagons et des avions hors d’âge, montés sur rails ou rangés comme sur un tarmac fantôme. C’est cet étrange « parc de sculptures » que l’on découvre en arrivant au Red Clay Studio, le vaste complexe artistique en briques rouges que l’artiste Ibrahim Mahama a fondé et n’a jamais cessé d’agrandir, depuis 2020, en pleine campagne dans les environs de Tamale, à quelque 470 kilomètres au nord d’Accra, la capitale du Ghana. Nul syndrome de Diogène derrière cette accumulation de moyens de transport, mais un goût singulier pour les archives de son pays. Et une méthode : rassembler les objets comme les gens – artistes, habitants, notamment les enfants, qui circulent à travers sa vaste parcelle ouverte – pour créer et faire communauté.
Lui qui a choisi de vivre, de travailler et d’ouvrir des institutions dans cette zone rurale ghanéenne s’est vu propulser numéro un du dernier Power 100 du magazine ArtReview, un classement annuel qui répertorie les 100 personnalités les plus influentes du monde de l’art contemporain. En termes d’influence concrète et de construction d’un discours artistique inspirant, Ibrahim Mahama se pose en effet là. Ce terrain de plusieurs hectares sur lequel il bâtit progressivement le centre de toutes ses activités, il l’avait acheté en 2014 avec l’argent de sa toute première œuvre vendue, au collectionneur londonien Charles Saatchi.
En 2019, il ouvrait le Savannah Centre for Contemporary Art (SCCA), un ambitieux centre d’art géré par des artistes, avec un programme d’expositions et une bibliothèque de travail en accès libre qui détonne sur la route passante où il a été érigé, à Tamale. L’année suivante, il ouvrait le Red Clay Studio, combinant sur place son lieu de vie, son atelier, des espaces d’exposition et des résidences d’artistes amenées à se développer. Il a depuis acheté un ancien silo à grains pour le transformer, à terme, en un cinéma et pôle éducatif, ainsi que tout récemment un espace semi-forestier pour y créer un parc. Il projette désormais de revitaliser un lieu incongru, où des agriculteurs font paître des vaches : un cimetière russe à l’abandon, dans le quartier où vivaient les ingénieurs soviétiques chargés de construire un silo à grains à la fin des années 1950, qu’il souhaite transformer en jardin public.
Transmission et liberté
Rien ne semble freiner son appétit de projets locaux, intégralement financés par l’argent de ses ventes à l’internationale. « Je n’ai aucune limite. D’ailleurs, cette folie de ne pas avoir de limites est mon point de départ, résume l’artiste en riant. Je ne veux pas que l’argent que je gagne soit de l’argent à la banque, il doit revenir ici pour construire des choses, et ouvrir toujours plus de potentialités. Nous testons et repoussons sans cesse les limites. »
Quand les artistes qu’il rencontre dans le monde entier – notamment depuis qu’il dispose d’un passeport diplomatique à la suite de sa consécration par ArtReview – s’étonnent qu’il n’ouvre pas d’atelier à Londres ou à New York, où est implantée sa galerie, White Cube, il renverse la question : « Pourquoi est-ce que j’aurais un atelier à New York, alors que je viens d’un endroit où 99 % des gens n’ont jamais vu d’art contemporain ? On dit toujours que l’art parle de liberté et de justice. Est-ce que la liberté et la justice ne sont que des sujets de représentation sur une toile ou dans la vraie vie ? C’est radical, difficile, mais c’est un exercice de liberté. »
Cette vision généreuse et utopique, il la doit à Kari’kacha Seid’ou, emblématique professeur d’art de l’université de Kumasi, dans le centre du pays, où il a fait ses études. « Il nous disait toujours que l’art est comme le sucre : les fourmis finissent toujours par le trouver. Il avait raison, personne n’aurait imaginé un parcours comme le mien pour quelqu’un originaire de Tamale. Pour lui, l’art est un don, pas une marchandise, et il nous a fait réfléchir à la manière dont il se dissémine », souligne l’artiste. Dans une salle du Red Clay aux murs entièrement recouverts de portraits peints en noir et blanc, on retrouve plusieurs fois son mentor parmi la centaine de personnes à qui il rend hommage.
Cette responsabilité de transmettre, au cœur de sa démarche, l’artiste la doit également à son père, le seul parmi ses frères et sœurs à avoir pu étudier. Devenu ingénieur, il a financé les études de centaines d’enfants. Et a encouragé Ibrahim dans son inclination pour le dessin, ainsi qu’à suivre des études d’art.
Les enfants au centre
Ses institutions, qui visent toutes à sensibiliser à l’art, Ibrahim Mahama envisage de les porter « jusqu’à [s]a mort, et au-delà ». Une autre filiation le guide : la figure de Kwame Nkrumah (1909-1972), père de l’indépendance du Ghana, à la fin des années 1950, qui a développé les infrastructures économiques de son pays et fait progresser les domaines de l’éducation, de la santé et des droits des femmes. Un âge d’or que l’artiste tente de réactiver à sa manière : « Il a commencé tant de projets merveilleux, qui ont échoué après sa disparition. Aujourd’hui, j’achète des restes de ces structures pour créer de nouvelles institutions. Le terrain de Red Clay est grand et, à terme, j’aimerais y construire une école d’art indépendante, pour que le site devienne une fondation à qui transmettre mes œuvres, qui lui serviront de dotation. »
Force tranquille, à la fois posé et bon vivant, on imagine aisément l’artiste devenir un homme politique. « Si on me propose un jour d’occuper une position qui me permette d’avoir une influence à un niveau bien plus important, pourquoi pas ? Même si à l’échelle individuelle, on est plus flexible et libre », réagit l’intéressé.
En attendant, celui qui est invité dans le monde entier pour participer à des biennales et faire découvrir ses œuvres chargées des usages et aspirations de son pays considère les enfants comme son premier public. « Voir les enfants venir et revenir à l’atelier, ça donne du courage », confie-t-il. Ils viennent jouer, participer à des ateliers de dessin ou des cours dans un espace en constante réinvention. Passant d’une carlingue aux couleurs du Ghana à un champ de jarres à eau traditionnelles, en voie de disparition. D’une marée de bouteilles en verre en provenance d’une usine qui fut l’un des derniers grands chantiers d’industrialisation et de décentralisation menés par Nkrumah – démontée et remontée sur place pour devenir un lieu de convivialité et de création – à des montagnes d’anciennes boîtes de cireurs de chaussures. Autour d’eux, des arbres de karité, plantés par centaines, poussent pour enraciner les rêves naissants.
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