– Donald Trump promettait de plonger le pays dans les flammes de l’« enfer ». Mais à quelques heures de l’expiration de l’ultimatum fixé à l’Iran au mardi 7 avril à 20 heures, heure de Washington, la menace d’une punition divine formulée par le président américain laisse de marbre les dignitaires du régime islamique. Les pressions militaires, insultes et remarques obscènes proférées ces derniers jours par le chef de la Maison Blanche exigeant une réouverture du détroit d’Ormuz, dont le blocage déstabilise l’économie mondiale, suscitent au mieux l’indifférence, au pire le dédain de l’Iran, qui prétend incarner aux yeux du monde la « résistance » face aux Etats-Unis et à leur allié israélien, à l’origine de l’offensive déclenchée le 28 février.
« Nous n’accepterons pas un simple cessez-le-feu », a signifié lundi, Mojtaba Ferdoussi, le chef de la mission diplomatique iranienne au Caire, auprès de l’agence Associated Press, exigeant, avant tout accord de paix, des garanties pour qu’aucune attaque ne vise à nouveau le régime décrit, il y a encore trois mois, comme agonisant. L’Iran poursuivra la guerre « aussi longtemps que les responsables politiques le jugeront opportun », cinglait un peu plus tôt l’un des porte-parole de l’armée iranienne, ignorant les propos de Donald Trump se disant prêt à détruire « l’Iran tout entier » dès mardi soir.
Pour les experts du dossier iranien, la fuite en avant du régime, prêt au martyre au nom de la résistance à l’oppresseur, trahit l’erreur de jugement dans laquelle s’enferre l’administration américaine. « Trump veut gagner une bataille, alors que l’Iran veut gagner la guerre », résument les chercheurs Mohammad Eslami et Zeynab Malakouti, dans un article publié le 4 avril par la revue Responsible Statecraft, analysant la politique étrangère américaine. « Dans les plans de Téhéran, le détroit n’est pas un outil pour mettre fin à la guerre, mais un élément durable de l’après-guerre », écrivent-ils.
Le détroit d’Ormuz est une carte maîtresse devenue, à court terme, plus utile à l’Iran que son programme nucléaire, totem du régime. Téhéran est parvenu à prendre le monde en otage grâce à ce bras maritime par où transite habituellement 20 % de la production mondiale d’hydrocarbures. Depuis le début du conflit, « le monde fait face à un manque d’environ 11 millions de barils par jour [mb/j], soit 11 % de l’offre de pétrole brut, comparé aux quelque 20 mb/j qui passaient par le détroit avant le conflit », calculent les experts du centre de réflexion Brookings Institute dans une note datée du 1er avril.
« Le détroit offre à l’Iran un pouvoir démesuré et immédiat. Contrairement à une arme nucléaire, il est facile et crédible de le fermer, donc tout aussi facile de l’ouvrir lorsque l’autre partie se conforme à ses exigences. Ayant établi ce contrôle, pourquoi l’Iran céderait-il maintenant ? », analyse Jeffrey Lewis, spécialiste du programme nucléaire iranien au James Martin Center for Nonproliferation Studies, à Monterey (Californie).
« Libérer » le détroit, « irréaliste » pour Macron
Une libération du détroit avec l’intervention de troupes au sol est régulièrement évoquée par Donald Trump, furieux de voir les pays d’Europe rester passifs, selon lui, face à ce désastre économique qui les affecte directement. La France et ses alliés sont prêts à sécuriser le transit à Ormuz mais uniquement une fois les hostilités terminées. « Libérer » ce couloir maritime par la force serait « irréaliste », a lâché Emmanuel Macron, le 2 avril, s’agaçant des prises de parole irréfléchies de Donald Trump.
« Ça parle trop, et ça va trop dans tous les sens. On a tous besoin de stabilité, de calme, de retour à la paix, ce n’est pas un spectacle ! », a poursuivi le président français, reflétant la consternation des pays de l’Union européenne, alors que Paris manœuvre au Conseil de sécurité des Nations unies avec la Russie et la Chine pour amender une résolution de Bahreïn, téléguidée par Washington, qui imposerait une réouverture du détroit de façon offensive.
Selon les experts, ouvrir un nouveau front à Ormuz mènerait à une guérilla à l’issue incertaine pour contrer les drones iraniens tirés le long de la côte, depuis de petites embarcations de pêche ou naviguant en sous-marins. « Il faudrait une présence militaire permanente de plusieurs dizaines de milliers de soldats avec tout l’appui pendant des mois, voire des années pour protéger le détroit. C’est impensable », juge Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales. « S’emparer de l’une des rares îles iraniennes dans le golfe Persique ne serait pas impossible pour les Etats-Unis, mais la conserver serait très difficile. Les Iraniens sont prêts à sacrifier des milliers de soldats pour défendre chaque centimètre de leur territoire », appuie Mohammad Eslami, analyste à l’Institut universitaire européen basé à Florence (Italie).
Le blocage du détroit avait, jusqu’ici, été considéré par les experts en sécurité énergétique comme un scénario improbable, car suicidaire pour l’Iran. Mais Ormuz n’est de facto pas fermé. Il a suffi à l’Iran de harceler une vingtaine de navires dits « hostiles » avec des drones pour faire s’envoler les primes exigées par les compagnies d’assurances. Devenues prohibitives, elles empêchent les navires de prendre la mer.
Passage au compte-gouttes pour les pays amis
Le passage de bateaux battant pavillon de pays amis est, lui, autorisé au compte-gouttes grâce à des tractations nouées en coulisse avec l’Iran. Au cours du week-end, 21 navires ont franchi Ormuz : un bien pauvre record, alors que près de 135 vaisseaux traversaient chaque jour ce goulet d’étranglement avant-guerre.
Un premier tanker chargé de brut irakien y est passé dimanche 5 avril, fruit d’un accord révélé par Téhéran avec ce « pays frère. » Déjà, Bagdad teste la confiance des tradeurs et des raffineurs d’Asie dans ces garanties de sécurité, en les enjoignant de passer de nouvelles commandes. L’Inde a fait circuler huit porteurs de gaz naturel liquéfié depuis le début du conflit, et le Pakistan s’est vu offrir 20 passages, fruit de son rôle de facilitateur des négociations avec Washington.
L’agence Bloomberg relève aussi des traversées de vaisseaux chinois, japonais, turcs (deux navires), grecs et thaïlandais. Jeudi, le Kribi, porte-conteneurs sous pavillon maltais du groupe français de transport maritime CMA CGM, est passé au nord de l’île de Larak, proche des côtes iraniennes, selon les données de MarineTraffic, en empruntant une route inhabituelle, apparemment autorisée par les gardiens de la révolution. La plupart des bateaux ont frôlé la côte de l’Iran, sous la « protection » de ses forces armées. Mais le golfe Persique demeure encore largement un monopole de vaisseaux iraniens, qui exportent environ un million et demi de barils par jour de son propre brut.
« Téhéran demeure dans son droit, en s’arrogeant ces privilèges en temps de guerre, à l’heure où le pays fait face à une agression d’Israël et des Etats-Unis », sans leur avoir posé de menace imminente évidente, rappelle le professeur émérite de droit international Said Mahmoudi, de l’université de Stockholm. Une centaine de juristes américains de premier plan relevaient cet état de fait, vendredi, dans une lettre ouverte, tout en mettant en garde contre des violations massives du droit de la guerre annoncées sans fard par Washington.
Cependant, Téhéran assure que ce nouvel ordre des choses à Ormuz perdurera après la guerre, tout comme la menace à laquelle il fait face. Le détroit est brandi comme un instrument de la souveraineté nationale. « Des médias iraniens martèlent déjà que “le détroit nous appartient”, ce qui est faux : il n’appartient en rien aux Etats côtiers et Téhéran le sait, mais il adopte le langage de la force face à l’agresseur, quitte à apparaître comme un Etat voyou », précise M. Mahmoudi. Une proposition de loi, dont l’examen a démarré lundi au Parlement iranien, explicite cette tentation d’imposer avec Ormuz un « tournant dans la formation d’un nouvel ordre mondial », faisant du passage dans le détroit non pas un droit mais un « privilège conditionnel » monnayé par le « paiement d’éventuelles amendes ».
C’est là une ancienne préoccupation de sécurité de la République islamique, à laquelle Washington et l’Etat hébreu ont donné une soudaine légitimité : Téhéran n’a jamais ratifié la convention des Nations unies sur le droit de la mer (Montego Bay, 1982). Contre la plupart des Etats, l’Iran revendique à Ormuz l’application d’un droit de la mer datant de 1958, qui régit encore le Bosphore turc, et qui lui accorderait en temps de guerre un contrôle sur les « passages innocents », bien plus strict que le « droit de transit » communément admis auquel son voisin, Oman, s’est rendu avec le temps.
En pleine guerre, cette question nationale fédère en Iran les partisans du régime comme ses opposants. « Pour Téhéran, le contrôle du détroit lui fournit non seulement un moyen de pression, mais aussi un substitut potentiel à ses deux principales demandes [dans d’improbables négociations avec Washington] : des garanties de sécurité [que la guerre ne reprendra pas] et des garanties économiques [des réparations] », souligne Raz Zimmt, spécialiste israélien de l’Iran à l’Institut des études de sécurité nationale, sur le réseau X.
Quant à faire payer le passage à Ormuz, pour se rembourser des pertes de la guerre, Téhéran l’a déjà imposé à quelques bateaux, selon l’assureur Lloyd’s. Une somme allant jusqu’à 2 millions de dollars (1,73 million d’euros) a été évoquée par les experts, sans avoir pu être confirmée. Ces ambitions pécuniaires relèvent à ce stade d’une vague menace. Mais Téhéran pourrait vouloir séduire les pays du Golfe pour prendre part à cette entreprise lucrative.
« Si l’Iran autorise le transit d’engrais dans un premier temps [afin de prévenir une crise agricole et alimentaire dans des pays fragiles], et si les Etats-Unis permettent à l’Iran et à Oman de percevoir une taxe de transit, cela pourrait instaurer un nouveau régime qui lierait l’Iran et les pays du Golfe dans un accord mutuellement avantageux pour l’après-guerre », imagine Ali Vaez, spécialiste de l’Iran au sein du centre de réflexion International Crisis Group. « A plus long terme, une cogestion est possible entre les pays du Golfe et des Iraniens qui ont prouvé qu’ils peuvent tout bloquer quand ils veulent », s’effraie une diplomate occidentale.
Mais pour faire entendre ces exigences, l’Iran aurait besoin de l’appui de ses alliés chinois et russe. Le premier dépend du brut qui transite à Ormuz pour maintenir sa croissance. Le second, exportateur d’énergie, bénéficie de prix en hausse. Cependant, les actions de l’Iran dans le détroit les a tous deux brusqués. « Téhéran a probablement surestimé sa marge de manœuvre. Ses signaux ont suscité de vives inquiétudes en Chine et en Russie, relève Clément Therme, spécialiste des relations étrangères de l’Iran. Ces deux pays dépendent de flux énergétiques stables et se méfient de toute tentative iranienne de contrôler ou de perturber le détroit. Cette préoccupation partagée crée les conditions d’un compromis tactique, y compris avec des acteurs par ailleurs alignés sur Téhéran. »
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