Le déclin de la lecture face à l’avénement des écrans marque-t-il la fin de l’ère démocratique ?

 Le Monde EnquêteSi les angoisses d’affaiblissement des facultés de l’esprit face aux nouvelles technologies ne datent pas d’hier, la révolution numérique et l’intelligence artificielle laissent entrevoir la fin de la civilisation du livre.

« Orwell craignait ceux qui interdiraient les livres. Huxley redoutait qu’il n’y ait même plus besoin d’interdire les livres car plus personne n’aurait envie d’en lire. (…) [George] Orwell craignait qu’on nous cache la vérité. [Aldous] Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan d’insignifiance. » En 1985, un théoricien des médias américain du nom de Neil Postman publiait un essai retentissant intitulé Se distraire à en mourir (Fayard, 2011), dans lequel il dénonçait « le fait le plus significatif de la culture américaine de la deuxième moitié du XXe siècle : le déclin de l’âge de la typographie et l’essor de l’âge de la télévision ».

Toute une culture du débat démocratique liée à la diffusion de l’écrit allait s’abîmer dans un espace public désormais dévoré par le divertissement, avertissait-il. Loin des autodafés et de la censure que l’on associe aux régimes autoritaires, l’avènement de l’âge de la télévision, en nous rivant devant nos écrans, avait définitivement fait gagner la prophétie d’Aldous Huxley (1894-1963) contre celle de George Orwell (1903-1950).

Vues d’aujourd’hui, les années 1980 passent pour un temps béni : celui d’avant l’intelligence artificielle (IA), Internet et les smartphones, dont il est désormais prouvé que leur simple présence dans la pièce diminue la capacité de concentration. Une époque où la télévision s’arrêtait à minuit et où les téléphones, fixes, servaient seulement à téléphoner.

Généalogie de l’angoisse

On pourrait faire remonter à plus loin l’histoire de cette angoisse de la distraction et de l’affaiblissement des facultés de l’esprit face aux avatars successifs de la modernité. Dans une conférence donnée en 1935, « Le bilan de l’intelligence », le poète Paul Valéry exprimait ses « craintes assez sérieuses sur les destins de l’intelligence humaine » devant une crise de l’esprit : « L’homme moderne s’enivre de dissipation (…). Nous ne supportons plus la durée. Nous ne savons plus féconder l’ennui. » Le ton était déjà à la nostalgie. « Le courrier, ni le téléphone ne harcelaient Platon. L’heure du train ne pressait pas Virgile. Descartes s’oubliait à songer sur les quais d’Amsterdam. »

Au tournant du XXe siècle, le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) déplorait que la culture croisse beaucoup plus vite que la capacité des individus à se l’approprier. Avant lui, le philosophe Friedrich Nietzsche (1844-1900) défendait la « lecture lente ». Dans Aurore (1881), il disait vouloir écrire contre « l’homme qui se hâte », de cette « hâte indécente qui s’échauffe et qui veut vite “en finir” de toute chose, même d’un livre ». Il appelait à « bien lire, c’est-à-dire lentement, avec profondeur, égards et précautions, avec des arrière-pensées, des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux délicats ». Le livre ne luttait alors que contre d’autres livres, et contre la presse qui se développait, mais on craignait que cette abondance d’écrits ne dévalue la qualité de la lecture. « Le seul livre possible aujourd’hui est un journal », déplorait le poète et homme politique Alphonse de Lamartine, en 1831.

Comment la crise actuelle s’intègre-t-elle dans cette généalogie de l’angoisse face à la fragilité du livre et des vertus que nous lui prêtons ? On peut considérer l’ancienneté de cette peur comme rassurante : le livre a survécu à bien des morts annoncées. On peut aussi la voir comme le signe d’un déclin aussi lent qu’inéluctable. « Les deux sont vrais, estime Bruno Patino, auteur du Temps de l’obsolescence humaine (Grasset, 208 pages, 18 euros). Les analogies sont possibles. Mais ce qui se passe en ce moment n’est jamais arrivé avant»

 

Il reste, bien sûr, des lecteurs, des succès réjouissants de littérature, des essais qui contribuent à changer la société. Internet a, certes, permis de bâtir des communautés de lecteurs, de donner accès à des livres oubliés, de pouvoir emporter une bibliothèque entière dans sa poche. Nous lisons même peut-être davantage : des e-mails, des SMS, des tweets, des « contenus » en ligne et même des livres sur nos écrans.

Mais, comme le souligne Nicholas Carr, auteur américain spécialiste des effets des nouvelles technologies sur la culture, « le passage du papier à l’écran (…) influence le degré d’attention que nous (…) portons [au texte] et la profondeur à laquelle nous y plongeons. » Internet, écrivait-il déjà dans Internet rend-il bête ? (Robert Laffont, 2011), « n’attire notre attention que pour la disperser ».

Le tableau est difficile à disqualifier comme un lamento conservateur ou technophobe. Toutes les données convergent vers le constat sans nuance d’un déclin abrupt de la lecture longue. Le 14 avril, le Centre national du livre présentait une étude sur les jeunes et la lecture qui confirmait un « décrochage important » et une « qualité de lecture affaiblie ». En 2024, l’évaluation des compétences en littératie (la pratique de lire et d’écrire dans la vie quotidienne) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indiquait que 28 % des Français adultes ne dépassent pas le niveau 1, qui correspond au fait de « comprendre des phrases courtes et simples ».

Les non-lecteurs – ceux qui ne lisent aucun livre par an – sont en forte augmentation. Ils représentent aujourd’hui près d’un Français sur trois. Au premier trimestre de cette année, l’industrie de l’édition a accusé un recul de 6,5 % par rapport à la même période de 2025. Quant à l’emprunt régulier en bibliothèque, il a atteint son niveau le plus bas en 2025.

Aux Etats-Unis, c’est près de la moitié de la population (46 %) qui ne lit pas du tout – et parmi ceux-là, le président américain, Donald Trump, dont le biographe affirme qu’il n’a probablement pas lu un livre entier en vingt ans, et peut-être pas même le sien, qu’il n’a pas non plus écrit. Cette baisse frappe les jeunes plus encore : entre 2012 (année considérée comme une année de basculement vers un usage majoritaire du smartphone) et 2023, le Centre national des statistiques de l’éducation a constaté que le nombre d’adolescents de 13 ans lisant pour le plaisir « presque tous les jours » était passé de 27 % à 14 %.

« Parenthèse Gutenberg »

Le déclin de la lecture est tel que certains le voient comme la fin de la « parenthèse Gutenberg ». L’expression, forgée par l’universitaire danois Lars Ole Sauerberg, désigne la culture du livre telle que nous la connaissions jusque-là : ces quelques centaines d’années qui s’étendent de l’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg, au milieu du XVe siècle, jusqu’au tournant du millénaire, et pourraient bientôt être considérées comme un bref épisode de l’histoire de l’humanité.

Signe des temps éloquent : le monde de la mode s’est récemment emparé du livre comme accessoire statutaire. Des maisons de luxe proposent des « conversations littéraires » débitées en clips de quelques minutes sur Instagram, ou des sacs imprimés de titres d’ouvrages célèbres (Ulysse, de Joyce, par exemple, 3 000 euros chez Dior) ; des publicités mettent en scène des mannequins alanguies sur des piles de livres ; des influenceuses partagent leurs conseils de lecture. En passe de redevenir une pratique rare et élitaire, le livre est plus que jamais chic et original, c’est une « valeur », un signe extérieur de distinction et de raffinement, – et plus simplement un sac.

Ce que les chiffres attestent, nous le ressentons individuellement : lire, longtemps, sans s’interrompre ou être interrompu est devenu, en quelques années, une tâche plus difficile à accomplir. Un « grand lecteur » comme William Marx, titulaire de la chaire Littératures comparées au Collège de France, doit s’y contraindre. « Si vous m’aviez demandé il y a un ou deux ans s’il s’agit d’un changement civilisationnel, je vous aurais dit non. Aujourd’hui, j’ai changé d’avis. Je vois sur moi-même l’effet de ces technologies. »

Où s’arrêtera ce déclin de la lecture ? Se pourrait-il que nous soyons entrés dans une ère « post-lettrée » ? Le terme de « post-literate society » est né en 1962 chez le théoricien canadien des médias Marshall McLuhan, dans La Galaxie Gutenberg (Gallimard, 1977). Selon McLuhan, toute nouvelle technologie rend obsolète la précédente, tout en en faisant renaître une plus ancienne encore. Vingt ans avant Neil Postman, Marshall McLuhan parlait déjà, avec l’entrée dans l’âge électronique, de la fin de l’« homme typographique » et d’un retour à une forme d’oralité : celle d’une société où la capacité de lire et d’écrire existe toujours, mais, devenue une pratique minoritaire, cesse de structurer la manière dont nous pensons.

Cette analyse est reprise aujourd’hui sur un mode bien plus alarmiste par le critique culturel britannique du Times James Marriott, auteur de The New Dark Age : The End of Reading and The Dawn of a Post-Literate Society (« La nouvelle ère obscure : la fin de la lecture et l’avènement d’une société post-lettrée », à paraître en septembre chez Bodley Head). La révolution des écrans constituerait un « tournant culturel majeur » qui signe la fin de toute une période de l’histoire occidentale marquée par l’imprimé. « La révolution numérique va transformer notre vie politique aussi profondément que l’a fait la révolution de la lecture au XVIIIsiècle », juge James Marriott.

Avant l’ouverture de la « parenthèse Gutenberg », le savoir et la mémoire étaient collectifs, collaboratifs, se transmettaient de bouche-à-oreille, par la famille, les amis, les voyageurs, les crieurs publics, évoluant au fil du temps. Pour le linguiste Walter Ong (1912-2003), disciple de McLuhan connu pour son ouvrage Oralité et écriture (1982 ; Les Belles Lettres, 2014), les sociétés orales se caractérisent par le rôle central que jouent la mémoire, la performance et l’interaction sociale dans la construction du savoir.

« Vol de savoir »

Avec le livre imprimé, le savoir s’est retrouvé relié entre deux couvertures, avec un début et une fin. Notre perception du monde est devenue linéaire ; le raisonnement, logique et séquentiel. Selon Marshall McLuhan, « la ligne, le continuum – cette phrase en est un excellent exemple – est devenu le principe organisateur de la vie ». Le texte devient fixe, immuable, n’étant plus soumis aux amendements et aux erreurs des scribes. On peut désormais se documenter, « vérifier » quelque chose, un acte, notait Walter Ong, ce qui n’aurait aucun sens pour une personne vivant dans une société « essentiellement orale ». « Les êtres humains vivant dans des cultures essentiellement orales, celles qui n’ont jamais été touchées par l’écriture sous quelque forme que ce soit, apprennent beaucoup et possèdent et mettent en pratique une grande sagesse, mais ils n’“étudient” pas », écrivait-il.

L’imprimerie devient l’instrument principal des grandes transformations culturelles, scientifiques et religieuses, des attaques contre les superstitions, contre le droit divin des monarques. On peut bien sûr écrire (et lire) n’importe quoi : des traités d’alchimie, le Malleus maleficarum pour traquer les sorcières, des pamphlets remplis de fake news. Ni les livres, ni la lecture – ni les grands lecteurs – ne sont vertueux par essence. Mais la lecture, cette lecture lente décrite par Nietzsche, est en tant que telle une « activité sérieuse », écrit Neil Postman. Elle a « mis en valeur une définition de l’intelligence qui accordait la priorité à l’utilisation objective et rationnelle de la pensée. Ce n’est pas un hasard si le siècle de la raison [XVIIe siècle] a aussi été celui du développement de la civilisation du livre ».

Au XVIIIsiècle, la diffusion du roman transforme les sensibilités. On lit avec passion. Dans L’Invention des droits humains (Amsterdam, 384 pages, 14 euros), l’historienne américaine Lynn Hunt soutient que la lecture, en affirmant l’individualité, en permettant l’identification avec d’autres que soi, a permis l’émergence de nouveaux concepts, à commencer par celui des droits humains. En lisant, les lecteurs de l’époque ont pu développer « une empathie au-delà des frontières sociales traditionnelles entre nobles et roturiers, maîtres et serviteurs, hommes et femmes, voire adultes et enfants », écrit-elle. Ils se sont mis, en conséquence, à considérer les autres « comme leurs semblables, dotés des mêmes émotions intimes qu’eux ». C’est ainsi, poursuit James Marriott, que « la révolution de la lecture a été une catastrophe pour les aristocrates ultraprivilégiés et exploiteurs de l’Ancien Régime ».

L’avènement des nouvelles technologies marque-t-il le temps de la contre-révolution ? « Si la révolution de la lecture a constitué le plus grand transfert de savoir vers les gens ordinaires de toute l’histoire, la révolution de l’écran représente le plus grand vol de savoir jamais commis à l’encontre des gens ordinaires. » Une rupture dans la transmission du savoir humain qu’il compare à celle occasionnée par la chute de Rome (476 ap. J.-C.).

Présenté comme tel, l’enjeu est difficilement réductible à un débat entre « technoptimistes » et nostalgiques. C’est de défendre une certaine idée de la civilisation qu’il est désormais question quand il s’agit d’ouvrir un livre. « Les oligarques de la tech ont tout autant intérêt à ce que la population reste dans l’ignorance que le plus réactionnaire des autocrates féodaux, à ce que la rage aveugle et la pensée partisane continuent de nous maintenir rivés à nos téléphones », affirme James Marriott.

« La lecture est le premier acte de constitution de l’indépendance individuelle dans ce nouveau monde », juge Bruno Patino. L’Association internationale des éditeurs, qui représente des éditeurs dans 84 pays, a lancé une campagne, « La démocratie passe par la lecture ». Un « manifeste sur la lecture de haut niveau », porté par de nombreuses organisations, soutient qu’elle est « notre plus puissant outil de réflexion analytique et stratégique. Sans elle, nous sommes mal équipés pour contrer les simplifications populistes, les théories du complot et la désinformation, ce qui nous rend vulnérables à la manipulation ».

« Fentanyl mental »

Même le pape François, en 2024, se joignait à la supplique dans sa belle « Lettre sur le rôle de la littérature dans la formation » : « Souvent, dans l’ennui des vacances, dans la chaleur et la solitude de certains quartiers déserts, trouver un bon livre à lire devient une oasis qui nous éloigne d’autres choix qui ne nous feraient pas du bien, écrivait-il. Avant que les médias, les réseaux sociaux, les téléphones portables et autres dispositifs deviennent omniprésents, cette expérience était fréquente, et ceux qui l’ont connue savent de quoi je parle. »

La lecture – l’abondance de livres, l’excès de lectures, les contenus licencieux – a souvent été perçue comme une menace à l’ordre social, rappelle Claude Poissenot, dans Sociologie de la lecture (Armand Colin, 2019). Nous voilà désormais exhortés à lire. Or, « la promotion de la lecture produit involontairement une force aboutissant au résultat contraire, écrit-il. A force de faire de la lecture d’imprimés un enjeu de société, la pratique perd le soutien des lecteurs qui s’y investissent subjectivement moins ».

« Toutes ces campagnes reposent sur l’idée que la lecture va permettre de désintoxiquer la population de l’emprise technologique : c’est une vue de l’esprit », note l’écrivain Abel Quentin, auteur d’un essai sur la résistance aux IA, Sanctuaires (L’Observatoire, 368 pages, 22 euros). Face à une sorte de « fentanyl mental » que sont les nouvelles technologies, poursuit-il, on ne saurait compter sur les seules forces d’attraction de la lecture, « qui sont immenses, mais précisément l’inverse d’une décharge de dopamine ».

Car là sont sa valeur et sa faiblesse : « La lecture demande notre participation, estime William Marx. C’est un travail extraordinaire du cerveau qui donne d’autant plus de force à ce que nous lisons que nous le construisons nous-mêmes. Lire, c’est construire un monde. Il faudrait déjà décrire très bien cette expérience à des gens qui ne la connaissent pas pour donner envie. » Lui la compare à une baignade dans une mer froide : une expérience désagréable au départ, qui devient progressivement merveilleuse et dont on sait qu’on sortira meilleur. Le discours sur le goût de la lecture, espère-t-il, pourrait trouver sa place dans « l’éloge général de la performance et du développement personnel », dans une sorte d’hommage du vice à la vertu.

La révolution numérique impose, désormais, d’« appliquer au cerveau ce que nous avons appliqué au corps : sa sacralisation », selon Bruno Patino. Nous avons rendu la torture, la douleur infligée aux corps, illégitimes, nous allons devoir penser « une protection juridique et technique qui empêche sa manipulation, son altération, sa lente atrophie par la réduction de ses capacités cognitives et réflexives ». Cela passera par le fait de trouver comment laisser s’exercer longuement « les deux activités qui lui confèrent le plus d’autonomie : la lecture et l’écriture ».

Car c’est là le paradoxe, et le défi à relever : le développement techno-économique a rendu dispensables ces deux activités. « Les consommateurs repus que nous sommes n’en ont plus besoin. Mais notre liberté à venir face aux pouvoirs techno-économiques dépend d’elles. » C’est à condition de pouvoir le faire librement. La grande purge opérée par le département de l’efficacité gouvernementale d’Elon Musk dès le début du second mandat de Donald Trump – ces milliers de pages qui contenaient des mots « interdits » (« racisme », « féminisme », « genre », etc.) effacées d’Internet – nous ont fait apercevoir la possibilité vertigineuse dʼautodafé numérique. Et avec elle, la synthèse réalisée des prophéties d’Orwell et d’Huxley.

Des livres écrits par les IA, pour les IA

Le paradoxe apparent de la « révolution des écrans » est qu’elle s’accompagne d’une explosion de la publication de livres. Aux Etats-Unis, l’année 2025 a connu une augmentation de 32 % de la production de livres, dont l’immense majorité était autopubliée. La « new romance », le genre qui se vend le mieux, est aussi le plus perméable à l’intelligence artificielle (IA). En 2023, Amazon a mis en place une nouvelle règle limitant à trois par jour le nombre de livres que les auteurs peuvent autopublier sur son site, après un afflux d’ouvrages soupçonnés d’avoir été générés par IA.

Les « grands modèles de langage » (ou LLM, pour large language model) ouvrent certes des perspectives nouvelles : des œuvres personnalisées pour chacun, des récits qui s’adaptent en temps réel aux réactions du lecteur, la possibilité de dialoguer avec les personnages… Le livre pourrait devenir un objet mouvant plutôt qu’une œuvre fixe. En attendant, dans ce clair-obscur surgissent en masse des livres dont on ne sait pas s’ils ont été un peu, beaucoup, ou intégralement écrits par IA.

La technologie pose dès lors des questions existentielles à la création littéraire au sens large. Jusqu’à quel degré d’assistance un livre est-il écrit par son auteur ? Où se déplacera la valeur de l’auteur ? Que cherchons-nous, lecteurs, lorsque nous lisons ? La littérature est-elle un objet esthétique ou une relation entre êtres humains ?

Le 13 mai, consécration pour les robots écrivains : The Serpent in the Grove (« le serpent dans le verger »), une nouvelle fort probablement générée par ChatGPT – bien que son auteur, Jamir Nazir, s’en défende –, a remporté le prestigieux Commonwealth Short Story Prize. Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature en 2018, avoue avoir utilisé ChatGPT pour les recherches de son dernier livre : un outil comme un autre, selon elle. Quels que soient les usages, la suspicion est vouée à se généraliser.

Non seulement nous lisons beaucoup de textes générés par l’IA sans le savoir, mais ceux qui écrivent sont aussi de plus en plus « lus » par des IA. ChatGPT ou Claude sont des machines à absorber du texte sans limite – et sans verser le moindre droit d’auteur – et à en faire des versions plus courtes, digestes, ou plus simplement des commentaires de texte prêts à copier-coller. Il ne faut pas pousser la dynamique beaucoup plus loin pour imaginer les livres comme des « originaux » que seuls les plus curieux iraient consulter, comme des archives.

 

 

Valentine Faure

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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