Le Cap-Vert, modèle africain en matière de soins maternels et infantiles : « Aucune femme qui attend un enfant ne peut dire qu’elle n’a pas pu être suivie »

Depuis son indépendance en 1975, l’archipel s’est progressivement doté d’un système de protection sociale efficace. La mortalité infantile y est l’une des plus faibles du continent.

Le Monde  – Elle est arrivée à l’heure. Pas question pour Lemira Gomes de manquer son rendez-vous, fixé début juillet, avec l’Association cap-verdienne pour la protection de la famille (Verdefam). Tous les trois mois, cette cuisinière de 39 ans revient dans les locaux de cette ONG à Praia, la capitale du pays composé de 10 îles éparpillées au large des côtes sénégalaises. Bien connue dans l’archipel, l’organisation offre depuis 1995 des services de planification familiale, un suivi médical des femmes enceintes et la prise en charge des infections sexuellement transmissibles, telles que le VIH.

Bandeau bleu noué sur la tête, pantacourt coloré, cette femme aux traits fins a emprunté un « Hiace », l’un de ces minibus collectifs bon marché, puis un autre car pour rejoindre le cabinet. Trente minutes de trajet depuis chez elle, sous une chaleur accablante. « Ici, j’ai mes habitudes. Je suis bien prise en charge », explique-t-elle. Dans une salle climatisée aux murs blanc et vert, Ondina Santos, une sage-femme de 34 ans, lui prend la tension, vérifie son poids et lui pose des questions concernant d’éventuels problèmes liés à son cycle menstruel. Elle lui administre ensuite une injection contraceptive. « J’ai déjà cinq enfants, je n’en veux pas un sixième », sourit Lemira Gomes. Prix de la visite : 150 escudos, soit 1,36 euro.

Juste à côté, dans une pièce plongée dans la pénombre, la gynécologue Carla Silva enchaîne les échographies en promenant sa sonde sur le ventre des patientes, souvent jeunes. Celles-ci contemplent leur futur bébé, leur premier pour la plupart, sur un immense écran. Prix de l’examen : 2 500 escudos. Ces consultations, banales en apparence, racontent le pari sanitaire engagé il y a une cinquantaine d’années par l’ancienne colonie portugaise.

Au lendemain de son indépendance, en 1975, le pays a mis en place un vaste projet, appelé « programme de protection maternelle et infantile et de planification familiale ». Décennie après décennie, les soins prénatals et postnatals se généralisent, le suivi des grossesses se renforce, les campagnes de vaccination se multiplient et la contraception devient largement accessible. L’archipel, qui compte près de 530 000 habitants, s’est doté au fil du temps d’un système de protection sociale qui couvre aujourd’hui un peu plus de 62 % des actifs.

« L’Afrique positive »

Parallèlement, des centres de santé s’ouvrent progressivement dans les quartiers des grandes villes comme dans les campagnes, tandis que plusieurs hôpitaux sont construits. Dans ces établissements publics, les consultations, payantes, peuvent être rendues gratuites pour les plus démunis ou les femmes enceintes. « Aucune femme qui attend un enfant au Cap-Vert ne peut dire qu’elle n’a pas pu être suivie. La santé est prise très au sérieux dans notre pays », explique Francisco Tavares, président de Verdefam.

« Il y a un vrai travail de prévention et de sensibilisation qui commence dès l’école autour de la question de la sexualité. Il y a une véritable ouverture d’esprit dans notre société, poursuit Ondina Santos, la sage-femme. Tout ce travail a permis de sauver des vies. » A commencer par les nouveau-nés. Au Cap-Vert, la mortalité infantile (celle des enfants de moins de 1 an) est l’une des plus faibles d’Afrique. En 2024, d’après le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), l’archipel a enregistré 10,6 décès en moyenne pour 1 000 naissances, soit le quatrième meilleur résultat du continent après la Libye (7,9), Sao Tomé-et-Principe (9,2) et la Tunisie (9,7).

En 2000, le nombre moyen de décès atteignait encore 29,3 ; il dépassait 66 au moment de l’indépendance et s’établissait à 112 en 1960, lorsque le pays était sous domination portugaise. « C’est très rare que les femmes accouchent à la maison », insiste, pour sa part, Adelsia Almeida, ministre de la famille.

« La santé et l’éducation ont été les piliers de la reconstruction de notre pays après l’indépendance. Nous avons beaucoup investi dans ces domaines », souligne José Maria Pereira Neves, président de la République, lors d’une rencontre avec Le Monde. Comme d’autres responsables politiques, le dirigeant aime rappeler la même image, celle d’un pays perçu comme « invivable » – car dépourvu de ressources naturelles – qui a cherché à prendre soin de son peuple. « Le Cap-Vert représente l’Afrique positive et montre qu’il existe aussi une Afrique qui fait le pari ambitieux du développement et de la dignité de sa population », poursuit le chef de l’Etat.

Baisse de la fécondité

D’autres indicateurs témoignent des progrès accomplis. Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’archipel « maintient, depuis près de vingt ans, une couverture [vaccinale] supérieure à 90 % ». En novembre 2025, l’institution a annoncé que le Cap-Vert avait éliminé la rougeole et la rubéole, deux maladies infectieuses potentiellement dangereuses voire mortelles pour les fœtus des femmes enceintes.

Les autorités souhaitent aller plus loin encore. Le nouveau premier ministre, Francisco Carvalho (Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert, socialiste), nommé début juin, a promis dès la rentrée l’« accès gratuit aux soins de santé », en supprimant les frais dans les hôpitaux publics – séjours, consultations et médicaments compris. « Quand vous êtes sans emploi, vous n’avez pas d’argent à dépenser pour quoi que ce soit, assure au Monde Francisco Carvalho. Avec la gratuité, nous retirons des obstacles à l’accès aux soins. » Le salaire minimum est d’environ 150 euros par mois et le taux de chômage s’élève officiellement à 6,2 %, mais dépasse 15 % chez les jeunes de 15 à 24 ans.

L’ONG Verdefam, présente sur plusieurs îles, fait payer les consultations afin de rémunérer son personnel de santé (médecins, sages-femmes, infirmiers). « Chez nous, il y a moins d’attente que dans les structures publiques », explique Francisco Tavares. L’association dispose aussi d’unités mobiles (des camions) qui se rendent dans les zones défavorisées de l’archipel pour soigner gratuitement les plus précaires, notamment les travailleurs du sexe, les migrants ou les toxicomanes.

Mais cette réussite sanitaire a son revers, qui préoccupe désormais les autorités : l’archipel enregistre une baisse de la fécondité. Selon les données de la Banque mondiale, une Cap-Verdienne avait en moyenne 6,9 enfants en 1960, 3,5 en 2000 et 1,5 en 2024, soit le deuxième taux le plus faible d’Afrique, derrière Maurice (1,4). A cela s’ajoute l’émigration d’une partie de la jeunesse, notamment des hommes, vers l’Europe. Alors que le seuil de renouvellement des générations est fixé à 2,1 enfants par femme, un défi démographique attend désormais le Cap-Vert.

Source : Le Monde 

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