– Reportage – « Suez, canal historique » (5/6). Un parfum de fronde imprègne l’axe maritime. C’est une révolte à Ismaïlia, l’une des villes du canal, qui a entraîné la fondation de la République égyptienne en 1952, mettant fin à une monarchie inféodée à Londres. Et c’est en nationalisant la voie d’eau, en 1956, et en la défendant contre les assauts français, britanniques et israéliens que le pays a construit sa légitimité internationale.
L’été a commencé. La saison des mariages aussi. Ils se tiennent tard le soir pour échapper à la chaleur de ce mois de juin et continuent jusqu’à l’aube. Sameh Wahba, célèbre chanteur des villes du canal, a été invité. L’atmosphère est rendue épaisse par la moiteur, les fumées mêlées des cigarettes, joints et narguilés, de la poussière de la rue, des vapeurs d’alcool dégagées par les bières que les anciens boivent, attablés sur le côté.
Ceux-ci saluent les envolées du chanteur, rendant hommage aux mariés, aux familles, au quartier d’El-Arab, dans la ville d’Ismaïlia. Les trilles de la simsimiyya l’accompagnent. C’est une lyre, dont l’ancêtre est représentée dans les bas-reliefs de l’Egypte antique, et une culture musicale dont l’origine se perd dans la nuit des temps, ayant voyagé des rives du Nil à celles de la mer Rouge – avant de se diffuser le long du canal.
Sameh Wahba, 48 ans, voix de chanteur parfaitement modulée, a appris à 13 ans et ne cesse de jouer depuis, de mariages en concerts. « Chaque ville a son identité. La simsimiyya de Port-Saïd est plus moderne, plus tournée vers la Méditerranée. Celle d’Ismaïlia se veut traditionnelle. Et celle de Suez et de mer Rouge… là-bas, c’est plus lent, plus long, comme les vagues de la mer », dit-il avec un sourire en mimant des ondulations.
Cette culture musicale née dans les quartiers arabes est un des symboles d’une identité égyptienne qui s’est construite sur les rives de l’axe maritime, à l’ombre des empires. D’un côté, il y avait les bases militaires britanniques et les beaux quartiers de la compagnie du canal. Ailleurs, il y avait la survie des Egyptiens et des Syriens venus tenter leur chance dans ce chantier hors norme. « Les Européens les appelaient les Arabes, qu’ils voyaient comme une masse sans nom, sans visage… », commente Mohamed El-Sayed, historien égyptien, puits de science sur sa ville, Ismaïlia, qu’il fait visiter avec son agence Semsemia Tours.
Prouesse technique et voie des empires, le canal a été pour les Egyptiens un symbole d’exploitation. L’Egypte est fantasmée comme « antique terre des pharaons », selon l’expression de Ferdinand de Lesseps, mais la contemporaine est négligée. « L’orientalisme agit ainsi comme une dépossession d’une identité par les écrivains et érudits qui la remplacent par une image construite autour de mythes et de références au passé. Il accompagne en outre un plus large processus de domination économique et politique. Le canal de Suez illustre bien ce mécanisme : le discours sur la civilisation dissimule des enjeux moins avouables qui aboutissent à l’occupation du pays », explique l’historienne Caroline Piquet dans Le Canal de Suez. Une voie maritime pour l’Egypte et le monde (éd. Erick Bonnier, 2018).
« Etranger chez lui »
Pour l’Egypte, le combat pour l’indépendance passe par l’axe maritime, le plaçant ainsi au centre de l’histoire contemporaine du pays. Au centre des avancées sociales d’abord. En 1882, la première grève de l’histoire égyptienne contemporaine est déclenchée par les charbonniers de Port-Saïd contre les abus des recruteurs – moment fondateur du mouvement ouvrier égyptien moderne. En 1893, le premier syndicat naît dans l’isthme, mêlant Grecs, Autrichiens, Arabes, Italiens, Maltais et Français.
Au mouvement social se mêle la lutte nationale. Le 1er mai 1919, les employés du canal se mobilisent dans le cadre de la « première révolution » égyptienne contre l’occupation britannique. En bloquant l’axe maritime international le 10 mai, leur grève générale donne une résonance mondiale à la cause nationale.
C’est aussi sur les rives du canal que naît l’islamisme moderne. Hassan Al-Banna, un instituteur égyptien d’une vingtaine d’années, est nommé à Ismaïlia dans les années 1920. Il est révolté par la domination anglo-française : « Matin et soir, les signes de l’occupation étrangère et de la prééminence européenne crevaient les yeux : le canal de Suez. C’était lui la cause du mal, la racine de la plaie. A l’ouest, le camp militaire anglais avec ses installations et son armement et, à l’est, le bureau général de l’administration de la compagnie du canal avec son mobilier, son personnel de direction, son ampleur, sa hiérarchie. L’Egyptien, dans toute cette atmosphère, se sentait étranger chez lui », racontait-il, cité par Olivier Carré et Michel Seurat dans Les Frères musulmans (1928-1982) (Gallimard, 1983, rééd. L’Harmattan, 2001). L’homme fonde, dans une mosquée de la ville, en 1928, le mouvement frériste… bientôt subventionné par la compagnie du canal, qui encourage l’encadrement communautaire des différentes populations.
En 1936, une Egypte plus autonome s’affirme dans la gestion de la voie d’eau. Le gouvernement négocie en secret avec les Français une redevance annuelle, une réduction des tarifs pour les navires égyptiens et l’égyptianisation progressive du personnel. La même année, Londres retire ses troupes du territoire… Pour mieux les concentrer dans la zone du canal. Les effectifs passent de 20 000 hommes, dans les années 1930, à 80 000 en 1954. Après la seconde guerre mondiale, les bases britanniques sont harcelées par une guérilla à basse intensité, endurcie par la lutte en Palestine – l’Etat d’Israël a été créé en 1948.
C’est encore par le canal qu’arrive l’acte fondateur de la République égyptienne. Le 25 janvier 1952, des fedayins (« combattants qui se sacrifient pour une cause ») se réfugient dans le commissariat de la police auxiliaire égyptienne d’Ismaïlia. Les soldats anglais demandent qu’ils soient livrés. Le ministère de l’intérieur ordonne aux policiers, simplement équipés d’armes légères, de résister. Les Britanniques donnent l’assaut, une cinquantaine d’Egyptiens sont tués. Une révolte gagne le pays entier, durant six mois, aboutissant au coup d’Etat dit « des officiers libres », en juillet 1952, mettant fin à une monarchie inféodée à Londres. Gamal Abdel Nasser (1918-1970) s’impose en leader.
Ce dernier négocie le départ des troupes britanniques, effectif en juin 1956. Il cherche aussi à financer la construction d’un barrage majeur sur le Nil, sans succès, alors que le canal n’a jamais été aussi rentable, grâce au passage des tankers remplis de pétrole. Il décide alors de le nationaliser. Dans son discours du 26 juillet, il prononce « Lesseps » douze fois, en réalité le nom de code pour que les autorités égyptiennes investissent les bureaux de la compagnie. Et ponctue chaque séquence d’un rire aussi tonitruant qu’inattendu, « comme s’il libérait soudainement le désir trop longtemps réprimé de son peuple », analyse Caroline Piquet.
Arrive l’opération militaire tripartite de 1956, une riposte lancée par le Royaume-Uni, la France et Israël. L’échec de celle-ci marque un point de bascule dans l’histoire du canal : il était d’abord international, il devient maintenant égyptien. Après la « Compagnie », voici venue l’« Autorité » : comprendre l’Autorité du canal de Suez, la nouvelle entité égyptienne qui gère la voie d’eau.
Sous étroite surveillance
Mais après l’avoir conquis, l’Egypte doit défendre l’axe maritime. Israël attaque en 1967. La guerre des Six-Jours est pour Le Caire une catastrophe à tous les niveaux. L’Etat hébreu prend le contrôle de la rive est du canal, qu’il fortifie : c’est la ligne Bar-Lev. Les Egyptiens tiennent la rive ouest et lancent une guerre d’attrition, au cours de laquelle ils harcèlent les forces israéliennes. Le canal est fermé.
Le nouveau président, Anouar El-Sadate (1918-1981), qui a succédé à Nasser après la mort de dernier en 1970, prépare une attaque minutieuse qu’il déclenche en octobre 1973 – la guerre du Kippour. Les forces égyptiennes franchissent le canal avec succès et engagent la plus grande bataille de chars depuis la seconde guerre mondiale. L’aviation israélienne est bloquée par la défense antiaérienne égyptienne. Mais l’Etat hébreu contre-attaque, perce au sud du canal, débarque à Suez, progresse vers le nord. L’avancée israélienne est bloquée à Ismaïlia. La mêlée est si touffue que les adversaires réalisent, après le cessez-le-feu, que leurs positions sont parfois à vingt mètres l’une de l’autre.
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