– La nuit est tombée sur Ouidah, dans le sud-ouest du Bénin, vendredi 9 janvier. Sur la plage, face à la Porte du non-retour – ce monument de bronze érigé en 1995, là où embarquaient les esclaves –, plusieurs milliers de personnes se sont massées dans l’obscurité. Les tambours battent depuis une heure déjà. Des colonnes de vodounsi – ces initiés consacrés aux divinités du panthéon vodoun – serpentent en transe entre les corps serrés, leurs incantations gutturales se mêlant au ressac de l’Atlantique. Sur l’estrade dressée pour l’occasion, les sakpatassi – danseurs sacrés du dieu de la variole – martèlent le sol de leurs pieds nus, le torse zébré de kaolin, leurs mouvements saccadés mimant la lutte ancestrale contre les épidémies.
Une rumeur parcourt la foule : le cortège présidentiel vient de franchir le cordon de sécurité. Patrice Talon et son épouse Claudine s’avancent vers les places d’honneur, vêtus de blanc, en tenue traditionnelle. Le chef de l’Etat s’assoit face à l’océan. Comme des millions de Béninois, il est venu entendre ce que le fâ – l’oracle yoruba – va prédire pour 2026, année où s’achève son second mandat.
L’an passé, il avait annoncé « Kpoli Fu-Yeku » – un signe censé garantir protection et invincibilité au pays. Un présage qui n’a pas empêché des officiers de tenter de renverser Patrice Talon, le 7 décembre. Cette année, c’est « Losso Sa » qui a été dévoilé, une configuration jugée favorable pour le Bénin. Selon les devins du fâ, ce signe augure une période d’abondance, de stabilité et de progrès durable pour le pays.
Ainsi, l’espace de trois jours, du jeudi 8 au samedi 10 janvier, Ouidah est à nouveau la capitale mondiale d’une religion que les films d’horreur ont longtemps cantonnée aux poupées à épingles. Sous l’égide du gouvernement béninois, la vieille fête du vodoun – célébrée chaque 10 janvier depuis 1996 – a été transformée, en 2024, en festival international. A l’affiche des Vodun Days, cette année, la star béninoise Angélique Kidjo partage l’affiche avec le Nigérian Davido et la chanteuse américaine Ciara, récemment naturalisée béninoise.
Dans les ruelles rendues piétonnes, des zangbeto – masques vodouns de veilleurs de nuit – couverts de paille tournent jusqu’à la transe, filmés par des influenceurs nigérians. Des Afro-Américains cherchent leurs ancêtres. Des touristes français, débarqués des vols charter à 500 euros mis en place par Bénin Tours, la nouvelle agence d’Etat, errent, bouche bée. Certains trajets Paris-Cotonou ont affiché complet en deux heures. « Les Vodun Days montrent que la culture peut être un moteur de développement », pointe le ministre du tourisme, Jean-Michel Abimbola.
« Dolce vita béninoise »
Depuis son arrivée au pouvoir en 2016, Patrice Talon, ancien magnat du coton devenu chef de l’Etat, a fait du rayonnement culturel un axe central de sa politique de développement. Le Bénin – 14 millions d’habitants, coincé entre le géant nigérian et le Togo – n’a ni pétrole ni mines d’or. Mais il mise sur les artistes et le patrimoine pour attirer les curieux et les investissements.
Les Vodun Days ne sont qu’un morceau du puzzle. Le 28 décembre, trois semaines après la tentative de coup d’Etat militaire, c’est à Cotonou qu’on faisait la fête. Au cœur de la capitale économique du pays, place de l’Amazone, à minuit, Davido – encore lui – entrait sur la scène du festival WeLovEya, devant 70 000 personnes. Dans le public, venu voir la star nigériane Burna Boy, Wizkid ou encore Gims, des jeunes de Cotonou en baskets et des touristes émiratis, bracelets VIP au poignet.
Le plus affairé, ce soir-là, était sans doute Lionel Talon, 39 ans, fils du chef de l’Etat. Depuis 2022, il dirige le centre culturel et sportif Eya, la structure qui organise le festival. Les billets coûtent entre 10 000 et 150 000 francs CFA (entre 15 et 230 euros), une coquette somme dans un pays où le salaire minimum mensuel est fixé à 52 000 francs CFA. Pour les plus argentés, 3,5 millions de francs CFA donnaient accès à un carré privé pour dix personnes. « La dolce vita béninoise », proclame la communication officielle.
Huit jours avant le WeLovEya, Cotonou accueillait un autre événement : la finale de la Professional Fighters League Africa, la ligue d’arts martiaux mixtes fondée par Francis Ngannou. L’ancien champion du monde de combat Ultimate Fight Championship, originaire du Cameroun, est devenu une figure continentale. Sa ligue, retransmise dans 170 pays, offrait 100 000 dollars aux vainqueurs. Lionel Talon, via sa fondation Eya, a sponsorisé la compétition et négocié son installation au Bénin. Le pays se positionne ainsi sur un créneau en pleine expansion : les sports de combat, dont la popularité explose en Afrique.
Demandes de nationalité
Patrice Talon, lui, boxe dans une autre catégorie, plus mémorielle. Une politique couronnée en novembre 2021 par le retour au Bénin de 26 œuvres pillées par les Français lors du sac d’Abomey, en 1892, pendant la conquête coloniale. Des trônes, des statues, des portes sculptées qui racontent l’histoire des rois du Dahomey. Les pièces doivent être exposées dans un musée en construction sur le site des anciens palais royaux d’Abomey, à 140 kilomètres au nord de Cotonou.
A une heure de route, Ouidah porte une mémoire plus douloureuse encore. C’est d’ici que plus d’un million de captifs ont embarqué vers les Amériques pendant la traite Atlantique. Aujourd’hui, la Porte du non-retour attire des visiteurs du monde entier, notamment des Afro-Américains et des Antillais.
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