« Ce crépuscule ne vous trouble-t-il pas ? »
C’est par cette interrogation que s’ouvre le passage le plus humain et sûrement le plus métaphysique de L’Aventure ambiguë. C’est celui qui m’a le plus ramenée à ma condition : celle d’un être humain qui fait face à l’existence comme à un événement. Le soleil se couche, se lève, le temps passe et paraît pourtant attendre. L’absurde nous rend douteux quand bien même la croyance existe.
Ce que le Chevalier, père de Samba Diallo, et Paul Lacroix vivent devant le crépuscule n’est pas d’abord une confrontation entre la science et un monde qui croit à la fin. Avant leurs croyances, avant leurs certitudes et leurs visions du monde, il y a un événement dont ils sont témoins chaque jour. Deux hommes regardent le même soleil disparaître. Ils vivent d’abord le trouble ; leurs mondes s’invitent ensuite.
C’est peut-être pour cela que ce dialogue me paraît si universel. Son nœud n’est pas la contradiction, mais l’homme face au langage de la nature, y compris lorsque celle-ci ne parle pas. Le soleil se couche pour les deux. L’un sait ce qu’est un crépuscule ; l’autre sait aussi ce qu’est un crépuscule. Mais savoir n’empêche pas le trouble. Paul ouvre l’interrogation. Le Chevalier lui répond depuis sa vision du monde. Samba Diallo, plus tard, vivra intérieurement l’ambiguïté que leur dialogue faisait apparaître.
Adolescente, j’ai trouvé dans L’Aventure ambiguë une réponse, ou plutôt l’étalage d’un récit intérieur que je n’avais pas encore su transcrire. J’ai vécu le Pulaagu non comme un prestige, mais comme une posture solitaire, presque indispensable à la compréhension du monde ; une aventure intérieure qui enjoint à regarder la nature. L’apprentissage coranique s’est aussi révélé à moi dans la posture de mon grand-père, dans sa manière d’être au monde, dans cette errance solitaire vers la mosquée, dans une pudeur non pas incarnée pour être montrée, mais presque innée.
Cette solitude ne témoigne pas seulement d’une vision du monde comme passage. Elle peut cacher aussi un doute constant : celui qui surgit lorsque l’on rencontre le monde, puis les visions du monde, et qu’il faut les réconcilier avec cette conviction inouïe que la parole du Livre est vraie.
C’est le bouillonnement intérieur de celui qui croit à une force supérieure et à son action sur le vivant, mais qui croit aussi à la complexité de sa propre pensée, à la liberté de son raisonnement et à la vasteté de son âme.
Car lorsque la parole de Dieu se révèle à nous pour dire ce qu’est notre existence et comment la conformer à Ses lois, elle nous révèle aussi ce que nous sommes : des êtres réfractaires à l’obéissance, ou, lorsqu’ils ne le sont pas, des êtres qui demeurent contradictoires par nature.
Dans Danishmand, Ahmed Fall Ould Dine a peut-être trouvé une formule pour cette contradiction : »Notre religion ressemble à la nature de l’homme. »
Ce qui me paraît très beau est qu’il ne dit pas que l’homme doit ressembler à la religion. Il inverse la proposition : la religion ressemble à la nature humaine.
La nuance est considérable.
Le religieux n’est alors pas nécessairement une extraction hors de la condition humaine. L’homme reste contradictoire, incarné, raisonnable et affectif, spirituel et terrestre. Croire ne consiste pas à devenir autre chose qu’un homme.
C’est peut-être tout cela que vit le lecteur de la parole divine lorsqu’il lève les yeux du Livre pour lire le monde : il finit par faire face à lui-même.
Samba Diallo n’est donc pas seulement celui d’entre nous qui partage son éducation. Il est tout homme confronté à lui-même lorsque les certitudes apprises rencontrent l’immensité de ce qui existe.
Le crépuscule rougeâtre, le vent, la pluie troublent aussi bien celui qui y conçoit un événement cosmologique que celui qui y voit une manifestation de la puissance de Dieu. L’un, sans croire, vit l’événement ; l’autre peut en faire une prière. Mais tous deux y font face comme des hommes.
Peut-être est-ce aussi cela, la profondeur de la parole divine : lever les yeux après sa lecture et se voir soi-même à travers les autres.
J’ai vécu la lecture de cette aventure ambiguë comme la mienne et celle de mes aïeux. Comme la lecture d’un croyant qui n’ose pas toujours dire que la croyance n’annule pas l’incertitude ; que la foi n’est peut-être jamais aussi vivante que lorsqu’elle rencontre le doute ; que la solitude du croyant n’est pas nécessairement le signe paisible de son dévouement, mais parfois celui d’un bouillonnement, d’interrogations qui ne peuvent se vivre que dans le silence et la solitude.
Paul et moi avons une vision différente du monde mais comme lui, le crépuscule me trouble. Il me trouble parce qu’il est d’une beauté que seule l’âme semble pouvoir accueillir entièrement tandis que les yeux, eux, ne réussissent jamais à la mesurer. Il me trouble parce qu’il engendre des questions. Pourquoi cette lueur de l’absurde dans nos vies ? Pourquoi tant de beauté tandis que règne l’injustice ? Pourquoi cette beauté qui semble émaner du céleste apparaît-elle indifféremment là où les hommes aiment et là où ils s’entretuent ? L’injustice elle-même n’est-elle que notre lecture humaine des choses ? Que signifie la beauté d’un monde qui ne devient pas nécessairement juste parce qu’il est beau ?
L’absurde de Camus persiste malgré cette beauté qui se révèle et qui devrait pourtant nous rappeler qu’il existe un temps, peut-être une force supérieure, quelque chose qui dépasse l’homme. Et la croyance demeure malgré l’absurde.
C’est peut-être cela qui est le plus troublant.
La croyance demeure derrière toutes ces interrogations et, comme elle l’a fait pour Samba Diallo, elle trouble elle aussi. Car dans notre pensée de l’univers, il est difficile de se dire que les actes de piété font le croyant tout en éprouvant cette culpabilité balbutiante lorsqu’ils ne sont pas accomplis, comme si l’on avait moins abandonné un devoir que quelque chose de soi-même. On nous dira peut-être : c’est ce qui arrive lorsque la religion nous a été savamment inculquée .Non. Ou pas seulement. C’est aussi ce qui arrive à une âme qui converse avec Dieu, qui questionne ses actes, ses devoirs, ses manquements ; une âme qui croit suffisamment pour interroger ce qu’elle croit. La foi n’y apparaît plus comme la disparition du doute, mais comme cette chose étrange qui lui survit, qui le traverse et qui, parfois même, s’approfondit à son contact.
En livrant L’Aventure ambiguë, Cheikh Hamidou Kane nous rappelle alors combien l’homme est terriblement universel. Les civilisations produisent des réponses différentes ; les religions donnent des noms ; la science explique ; la philosophie interroge. Mais quelque chose demeure : cet être minuscule qui lève les yeux vers un crépuscule et se demande ce qu’il fait là.
La pensée et l’âme humaine révèlent alors quelque chose qui excède la seule vie. L’âme paraît si légère lorsqu’on tente de la situer dans le corps et pourtant si lourde lorsqu’elle s’interroge qu’elle finit par rencontrer nécessairement la mort. Chaque lecteur peut ainsi trouver dans L’Aventure ambiguë sa propre aventure : religieuse, spirituelle, humaine, philosophique, absurde peut-être.
J’y ai trouvé la mienne très tôt.
En 2015, lors de la séance de dédicace du livre de Mamadou Youry Sall consacré à Cheikh Souleymane Bal, au WARC, Cheikh Hamidou Kane, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, surgit au milieu du panel.
Quelque chose me fit tourner la tête. Je le vis.
Alors je priai. Je psalmodiai intérieurement, presque comme le Maître de Samba Diallo, pour qu’il vienne s’asseoir près de moi. Prière exaucée. Après quelques échanges pudiques en pulaar entre Seydi Kane et Seydi Bal, il vint s’asseoir à côté de moi.
Je lui fis alors une révélation que je portais probablement depuis l’adolescence :
— Je vois Samba Diallo comme une âme sœur, grand-père.
Il me répondit en riant :
— C’est moi, Samba Diallo. Mais je suis bien plus vieux que toi.
Et nous avons ri.
C’est peut-être ce que je garde de plus vivant de Cheikh Hamidou Kane, au-delà même du tourbillon de l’âme qui est le nôtre et qu’il a su révéler par cette aventure : un rire.
Le rire d’un homme qui avait passé une œuvre à interroger le vertige de l’existence et qui, un instant, devant une jeune lectrice venue lui dire qu’elle s’était reconnue dans son personnage, avait simplement retrouvé Samba Diallo. Bien plus vieux, certes. Mais toujours là.
Aissata Ahmedou Tidjane Bal
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