L’Afrique en état de tétanie intellectuelle

Pour le philosophe camerounais, Achille Mbembe, le continent est devenue invisible dans les calculs géopolitiques mondiaux, incapable de penser son avenir face à la brutalisation trumpienne du monde

SenePlus – « Dans le calcul qui est en train de s’imposer, qui est le calcul de la force et de l’absence de droit, l’Afrique n’a aucune place. Je m’excuse de le dire de cette manière, mais je ne vois pas une autre manière de le dire. » Le constat d’Achille Mbembe, philosophe et politologue camerounais, est sans appel. Invité de l’émission « Décrypter l’Afrique », il livre une analyse implacable de la situation politique africaine face à la montée de l’impérialisme et aux dérives de l’administration Trump.

Pour Achille Mbembe, l’Afrique est devenue totalement invisible dans le nouvel ordre mondial qui se dessine. L’exemple du bombardement américain au Nigeria illustre cette marginalisation : « On peut bombarder je ne sais pas quel endroit au Nigeria sans aucune discussion avec l’État nigérian », rappelle le chercheur dans l’entretien diffusé sur YouTube, évoquant la réaction tardive et complaisante des autorités nigérianes qui ont prétendu avoir « collaboré » avec Washington après coup.

Chez Trump, précise-t-il, « il n’y a pas d’État en Afrique. Ce ne sont pas des États, il n’y a pas de protagonistes ou en tout cas d’interlocuteurs, même pas en Afrique du Sud, encore moins au Nigeria ». Cette invisibilité traduit le mépris total des grandes puissances pour la souveraineté des États africains.

Ce qui alarme le plus le penseur camerounais, c’est l’absence criante de réflexion stratégique sur le continent face aux bouleversements mondiaux. « Partout en Asie, en Amérique latine, en Europe même, tout le monde est en train de se poser la question de savoir : quel est le monde qui est en train de naître ? Sur le continent, il n’y a aucune réflexion dans ce sens, ni à l’Union africaine, ni à la BAD, ni dans les autres institutions panafricaines, encore moins dans les pays pris isolément », dénonce Achille Mbembe.

Cette « tétanisation intellectuelle » est incarnée par « cette espèce de gouvernement de vieillards croulants, de classe d’accapareurs qui ont arrêté de réfléchir il y a très longtemps, qui ne pensent qu’à l’immédiat », selon ses mots.

Le philosophe pointe notamment l’absence totale de préparation face aux enjeux démographiques majeurs : « D’ici une trentaine, quarantaine d’années, la majorité de la population jeune au monde viendra du continent. Dans quel pays en Afrique aujourd’hui y a-t-il une réflexion stratégique sur la question démographique ? Moi, je n’en connais pas », constate-t-il.

Le silence face au mépris trumpien

Face aux propos ouvertement racistes de Donald Trump à Davos sur les Somaliens et leur « QI faible », le continent reste étrangement silencieux. Pour Mbembe, cette déshumanisation s’inscrit dans une logique dangereuse : « Nous sommes tous menacés d’extermination. Le terminus de cette logique d’accaparement, de violence brute, c’est Gaza », avertit-il, établissant un parallèle entre la déshumanisation des Africains et celle des Palestiniens.

Le philosophe y voit « le moment de la désinhibition générale » fondée sur « les idées de hiérarchie raciale, de sélection naturelle, de génisme », avec « au sommet de toute l’humanité l’homme blanc, lequel aurait un fardeau à porter ». Cette désinhibition va au-delà même de la pulsion : « On est passé outre le moment civilisationnel », analyse-t-il.

Contrairement aux analyses courantes qui évoquent une « crise de la démocratie » sur le continent, Achille Mbembe est catégorique : « Il n’existe pas de démocratie en Afrique. La démocratie ne peut pas être en crise là où elle n’existe pas », affirme-t-il dans l’émission.

Selon le chercheur, ce qui s’est mis en place depuis les années 1990 n’est qu’un « multipartisme de type purement administratif », fondé sur « une économie d’extraction » et « une économie de l’accaparement ». « Ce qui caractérise la situation en Afrique, c’est que la sorte de tyrannie et d’autoritarisme qui a prévalu chez nous n’a jamais débouché sur la constitution d’États développementalistes », contrairement à l’Asie du Sud-Est, souligne-t-il.

Les élections de 2025 et début 2026 au Cameroun, en Tanzanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire et en Guinée-Bissau illustrent cette dérive, avec des « bourrages d’urnes filmés et diffusés massivement sur les réseaux sociaux sans aucun débouché politique ou judiciaire », rappelle l’émission.

L’universitaire remonte aux racines du problème : « Nous avons été décolonisés, mais la décolonisation n’a pas ouvert la voie à la démocratie. Elle a ouvert la voie à des formes stupides d’autoritarisme qui aujourd’hui sont en crise et ne peuvent se reproduire que par davantage de force, davantage de coercition et davantage de prédation », analyse-t-il.

La décolonisation des années 1960 a créé des États souverains, mais « les peuples et les personnes, les individus, les constituants de ce peuple n’ont pas atteint la souveraineté, n’ont même pas approché la souveraineté sur leur propre vie », constate l’émission.

Les régimes du Sahel : un commandisme néocolonial

Interrogé sur les régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), souvent présentés comme anti-impérialistes, Mbembe rejette toute dimension émancipatrice. « Ce sont des régimes commandistes dans le sens où au fondement de ces régimes, on trouve une conception du rapport entre l’État et la société qui repose sur le principe de la caporalisation », explique-t-il.

Pour le philosophe, ces régimes « ne font pas du tout place à l’idée du citoyen » et fonctionnent selon « le principe colonial, c’est-à-dire celui du commandement et de l’obéissance ». Loin de représenter une rupture avec le passé, ils incarnent « le gouvernement par les armes, c’est-à-dire par la soumission de tous ceux qui ne portent pas d’armes », précise-t-il dans l’entretien.

Malgré ce tableau sombre, Achille Mbembe identifie une opportunité historique. L’Occident, notamment les États-Unis, traverse « un processus de déliquescence » et une « faillite morale déclarée », comme l’illustre la situation à Gaza. « Les empires lorsqu’ils passent par ce type de déclin deviennent plus violents qu’ils ne l’ont jamais été auparavant », observe-t-il.

Surtout, « ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie, encore moins la France, la Turquie ou je ne sais quelle autre puissance moyenne, aucune de ces puissances n’est aujourd’hui capable d’imposer unilatéralement au continent africain quelque solution que ce soit, ni du point de vue militaire, encore moins du point de vue économique, politique ou culturel et social », affirme-t-il.

La possibilité de constituer « une capacité autonome d’action » existe donc, « encore qu’il faille l’organiser, la penser et la déployer ».

La solution selon Mbembe ? « Réfléchir à ce que nous voulons être, quelles valeurs nous portons, et ouvrir le continent sur lui-même pour qu’il y ait au moins un espace sur cette terre où aucun Africain ne soit obligé d’être étranger chez lui », conclut le penseur.

Pour faire corps et peser sur l’échiquier mondial, « il faut reconfigurer l’espace territorial et politique africain », insiste-t-il, évoquant les 18 heures nécessaires pour relier Johannesburg à Dakar, symbole de la fragmentation continentale.

Un appel à la lucidité et à l’action qui risque de rester sans écho tant que prévaudra, selon ses mots, cette « classe d’accapareurs qui ont arrêté de réfléchir il y a très longtemps ».

 

 

 

Source : SenePlus (Sénégal) – Le 31 janvier 2026

 

 

 

 

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