LA XÉNOPHOBIE N’EST PAS DU PATRIOTISME / Par Mansour LY

« Les discours qui arment idéologiquement ceux qui sont capables de passer à l’acte sont criminels », a déclaré Ali Rabeh, maire de Trappes, après l’attaque meurtrière du 23 octobre. Ces mots devraient nous interpeller bien au-delà de la France. Un homme a été tué, cinq autres personnes blessées. La justice enquête sur le caractère terroriste et raciste de cette violence. Mais une question demeure. Combien de temps laissons-nous la haine s’installer avant de nous indigner lorsqu’elle tue ?

En juillet 2019, Mamoudou Barry, jeune docteur en droit franco-guinéen, mourait près de Rouen après une agression accompagnée d’insultes racistes. Il était mon ami. Sa disparition m’avait conduit à écrire sur l’ignorance, ce terreau du racisme. Je le crois toujours. Mais l’ignorance n’explique pas tout. Des hommes instruits savent parfaitement attiser les préjugés, désigner des boucs émissaires et transformer la frustration des peuples en haine de l’autre. Et nous aurions tort de regarder uniquement vers la France. Du Sénégal au Sahel, les discours de rejet gagnent du terrain. Nous dénonçons le racisme lorsqu’il frappe les Africains en Europe. Comment pourrions-nous accepter, chez nous, les mêmes humiliations infligées à d’autres Africains ?

Je voudrais parler à cet homme qui se dit nationaliste et qui, pour prouver son amour du pays, a désormais besoin de détester quelqu’un. Il regarde son voisin et ne voit plus un homme. Il voit un étranger, peu importe qu’il soit Peul ou Soussou, né dans le quartier ou venu du pays d’à côté, pourvu que son nom ou son accent lui paraissent suspects. Un patronyme lui suffit pour croire connaître les intentions de celui qui le porte. Le malheur de toute une nation a enfin trouvé son responsable, et ce responsable tient parfois la boutique d’en face. Ce raisonnement, nous l’avons longtemps dénoncé lorsqu’il était dirigé contre les Africains en Europe. Nous avons refusé qu’on nous rende responsables du chômage, de l’insécurité ou des difficultés économiques des pays où nous vivions. Nous avons demandé que nos enfants soient jugés sur leurs actes, leurs compétences et leur conduite, jamais sur leur origine. Quelle autorité morale nous resterait-il si nous reprenions aujourd’hui, contre d’autres Africains, les arguments que nous trouvions odieux lorsqu’ils nous visaient ?

Au Sénégal, pays dont l’hospitalité constitue une part profonde de la mémoire collective, des commerçants guinéens ont récemment fait l’objet d’intimidations et de campagnes de stigmatisation. Des ressortissants d’autres pays voisins sont également devenus les cibles de discours hostiles. Le phénomène a pris une telle ampleur dans le débat public que les autorités elles-mêmes ont appelé à y mettre fin. Il serait injuste d’en conclure que toute une société a renoncé à sa tradition d’accueil. Mais il serait tout aussi irresponsable de considérer ces manifestations comme de simples excès de langage. Car la haine commence rarement par un meurtre. Elle commence par une plaisanterie que personne ne contredit, une rumeur que l’on partage sans la vérifier, une accusation collective que l’on finit par trouver normale. Puis vient le moment où l’on ne parle plus d’un commerçant, d’un étudiant ou d’un voisin, mais des Guinéens, des Peuls, des étrangers, comme si des millions d’êtres humains formaient une seule personne responsable des mêmes fautes.

Entre Africains, nous hésitons encore à prononcer le mot racisme. Nous partageons souvent une couleur de peau, des histoires entremêlées, parfois les mêmes familles de part et d’autre des frontières. Pourtant, la haine n’a jamais eu besoin d’une différence de couleur pour s’installer. Il lui suffit d’une différence qu’elle décide de rendre insupportable. Freud parlait du narcissisme des petites différences, cette disposition qui pousse des peuples très proches à se détester avec une âpreté parfois supérieure à celle qu’ils réservent à des étrangers lointains. Le voisin dérange précisément parce qu’il nous ressemble assez pour que certains éprouvent le besoin de s’en distinguer en le rabaissant. Nos sociétés, qui ont longtemps rangé les hommes selon leur naissance, savent combien ce poison peut survivre aux lois qui prétendent l’abolir.

On nous explique alors que le chômage et la pauvreté seraient à l’origine de tout. Ces difficultés sont réelles, et il serait absurde de nier leur poids. Mais elles n’expliquent pas à elles seules pourquoi la colère choisit un étranger plutôt que ceux qui ont la responsabilité de gouverner. Si la misère produisait mécaniquement la xénophobie, nos villages les plus pauvres seraient les plus inhospitaliers. Or c’est souvent dans les maisons les plus modestes que l’étranger trouve encore une natte et sa part du plat commun. La misère prépare parfois le terrain. Il faut encore que quelqu’un désigne une cible et que la haine rencontre en nous un désir plus ancien, moins avouable, celui de se croire supérieur à quelqu’un. Il arrive que l’homme humilié par sa condition cherche plus humilié que lui et, lorsqu’il ne le trouve pas, s’emploie à le fabriquer. Frantz Fanon avait vu venir cette dérive. Dans Les Damnés de la terre, en 1961, il avertissait que la conscience nationale des jeunes États africains, lorsqu’elle ne se nourrissait pas d’un véritable projet social, pouvait glisser vers le chauvinisme et l’hostilité envers les Africains du pays voisin.

Soixante-cinq ans plus tard, cet avertissement résonne avec une force particulière. La haine a son économie. Elle prospère sur les frustrations et rencontre, ici ou là, une ambition politique qui lui ouvre un marché. Elle sert ceux qui gouvernent mal comme ceux qui aspirent à gouverner sans projet, car un coupable à portée de main dispense de rendre des comptes. On accuse l’étranger de prendre le pain des nationaux, et plus personne ne demande à ceux qui devaient créer des emplois pourquoi ils manquent. Nos téléphones font désormais circuler en une soirée la vidéo d’un étranger humilié ou la rumeur d’un crime que personne n’a vérifié. Les réseaux sociaux offrent à la colère une vitesse que la réflexion n’a pas. Un homme peut être condamné par des milliers d’inconnus avant même qu’un policier ait établi les faits. Or aucun emploi ne naîtra de l’expulsion d’un boutiquier, et aucune école ne sortira de terre parce qu’on aura humilié un voisin. Le soir où la foule rentre chez elle, le chômage l’attend à la porte, intact. L’Afrique connaît le prix de ces dérives. En Côte d’Ivoire, l’ivoirité, instrumentalisée dans les compétitions politiques des années 1990, a contribué à transformer l’origine des parents en critère de légitimité nationale. Des hommes nés dans le pays ont dû prouver qu’ils en étaient véritablement. La question de l’appartenance a nourri des exclusions politiques et des fractures dont les conséquences ont pesé sur les crises suivantes.

En Afrique du Sud, pays qui avait fait de sa victoire sur l’apartheid une fierté nationale, des violences xénophobes ont fait soixante-deux morts en mai 2008. Parmi les victimes figuraient aussi des Sud-Africains pris pour des étrangers à cause de leur langue ou de leur apparence. La haine ne connaît pas les frontières qu’elle prétend défendre. Elle commence par l’étranger et finit par le citoyen, parce que personne ne sait durablement où s’arrête la définition de l’étranger. Au Burkina Faso, des populations peules ont été assimilées collectivement à des groupes armés en raison des crimes imputés à certains individus. À Yirgou, en janvier 2019, des villageois peuls ont été massacrés à la suite de l’assassinat d’un chef de village. Le bilan officiel faisait état de près de cinquante morts, tandis que des organisations de la société civile avançaient un chiffre supérieur à deux cents. Au-delà des divergences sur le bilan, le mécanisme demeure effrayant. Des hommes ont payé pour des crimes dont personne n’avait établi qu’ils étaient les auteurs. Je suis juriste, et l’on m’a appris dès mes premières années de droit que la responsabilité est personnelle. Nul ne répond du crime d’un autre. Aucun nom de famille, aucune appartenance ethnique, aucune nationalité ne peut tenir lieu de preuve. Une société qui oublie cette règle a déjà commencé à renoncer à l’État de droit. La violence n’attend plus alors qu’une occasion pour se donner les apparences de la justice.

Il faut aussi mesurer ce que cette dérive nous coûte. Il n’est pas un de nos pays dont les fils ne gagnent leur pain chez un voisin. Les Sénégalais vivent en Mauritanie, les Mauritaniens au Sénégal, les Guinéens dans toute l’Afrique de l’Ouest, et les familles sahéliennes traversent depuis des générations des frontières que leurs ancêtres n’ont pas tracées. Chaque humiliation que nous infligeons ici prépare celle qui pourrait frapper les nôtres ailleurs. Pensons à l’enfant d’un commerçant venu d’un autre pays, né dans notre quartier, qui parle notre langue et a joué au ballon avec les fils du voisin. Un matin, il découvre qu’on le considère comme un étranger indésirable. Personne ne lui dira ce qu’il a fait. On ne lui reproche que son nom. Voilà ce que fabrique la haine, des hommes sans pays dans le pays où ils sont nés. Nous avons la mémoire courte. Les grands foyers de savoir de l’Afrique de l’Ouest, de Chinguetti à Tombouctou, du Fouta au pays haoussa, se sont développés grâce à la circulation des maîtres, des voyageurs, des commerçants et des idées. Leurs descendants comptent aujourd’hui parmi ceux que l’on dit les plus enracinés. Dans de nombreuses traditions orales du Sahel, l’ancêtre fondateur est lui-même un étranger que l’on a accueilli.

L’Afrique n’a pas attendu nos passeports pour apprendre à commercer et à penser au-delà des frontières. Méfions-nous de ceux qui prétendent défendre nos identités en oubliant comment elles se sont formées. On ne peut pas célébrer l’héritage des voyageurs et des savants tout en maudissant les chemins par lesquels leurs ancêtres sont arrivés. Ce serait vouloir conserver les fruits en condamnant les racines. Je le dis en Africain, mais d’abord en père, c’est-à-dire en homme qui ne veut pas que ses enfants héritent d’un continent où l’on demande son nom à quelqu’un avant de lui tendre la main. Je sais que nos communautés portent leurs blessures, leurs préjugés et parfois de vieilles rancœurs. Je ne crois pas à une Afrique imaginaire où les hommes se seraient toujours aimés. Mais je refuse qu’on fasse de nos différences des condamnations héréditaires et de nos difficultés un permis d’humilier. Je voudrais aussi m’adresser à ceux qui se reconnaissent dans une certaine idée de l’humanisme, à nos intellectuels, aux enseignants, aux journalistes, aux écrivains, aux défenseurs des libertés et à tous ceux qui, sur ce continent comme ailleurs, pensent encore que la dignité humaine mérite d’être défendue. Nous avons trop souvent laissé passer ces discours en les jugeant grossiers, marginaux ou indignes d’une réponse. Je m’inclus dans ce reproche. Nous avions tort. Une idée n’a pas besoin d’être intelligente pour devenir dangereuse. Il lui suffit d’être répétée et laissée sans contradiction.

Nous ne pouvons plus rester les bras ballants devant cette gangrène. Le silence des gens instruits peut devenir la première victoire de ceux qui prospèrent sur l’ignorance. Mais notre responsabilité ne consiste pas à mépriser ceux que ces discours séduisent. Elle consiste à démonter les mensonges, à comprendre les frustrations exploitées, à opposer des faits aux rumeurs et à défendre publiquement ceux que l’on cherche à isoler. Il faudra du courage pour contredire ses propres amis, ses compatriotes et parfois les membres de sa communauté. Car une conviction qui ne s’applique qu’aux victimes qui nous ressemblent n’a pas encore atteint la dimension d’un principe.

Les États, de leur côté, ne peuvent se contenter de condamnations après chaque drame. Une personne menacée en raison de son origine doit être protégée, et celui qui la menace doit répondre de ses actes, quels que soient son mandat ou sa notoriété. La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples interdit expressément les expulsions collectives d’étrangers fondées sur l’appartenance nationale, raciale, ethnique ou religieuse. Nos États disposent déjà d’engagements juridiques qui leur imposent de respecter la dignité des personnes. Le droit doit cesser d’être une promesse que l’on rappelle après les morts. Il doit protéger les vivants. Il faut des institutions qui appliquent les lois, des médias qui refusent de transformer la stigmatisation en spectacle, des enseignants qui apprennent aux enfants à reconnaître un être humain avant une origine, et des citoyens capables de s’opposer à la haine lorsqu’elle vient de leur propre camp.

On me répondra peut-être qu’il suffirait d’apprendre aux hommes à s’aimer. Je n’y crois guère. L’affection ne se décrète pas et l’on se déteste parfois jusque dans une même famille. Aucun homme, citoyen ou étranger, ne devrait dépendre de la sympathie de son voisin pour vivre à l’abri des menaces et des humiliations. C’est précisément pour cela que nous avons des lois et que nous devons exiger leur application.

À celui qui croit servir son pays en lui désignant des ennemis, je voudrais poser une dernière question. Quelle nation espère-t-il bâtir en apprenant à ses habitants à surveiller les noms, les accents et les origines de leurs voisins ?

Qu’un peuple exige des emplois, une politique migratoire maîtrisée et des institutions responsables, rien de plus légitime. Mais à quel moment la défense de ses droits lui donnerait-elle celui d’humilier des innocents ? Depuis quand la souffrance des uns constitue-t-elle un titre de propriété sur la dignité des autres ?

Pour conclure, je voudrais emprunter à Albert Camus une idée développée dans L’Homme révolté. Celui qui se révolte contre l’humiliation affirme, par son refus même, qu’il existe en l’homme quelque chose qui ne doit pas être piétiné. Mais cette valeur, s’il la revendique pour lui-même, il ne peut la refuser à son voisin sans se contredire. Une révolte qui prétend réparer une injustice en infligeant l’humiliation à un innocent finit par trahir sa propre raison d’être.

C’est à cette contradiction que je voudrais ramener ceux qui font de l’origine un motif de suspicion et de l’étranger un coupable commode. Nous n’avons choisi ni le lieu de notre naissance, ni le nom que nous portons, ni la communauté dans laquelle nous avons ouvert les yeux. Nous pouvons aimer nos patries, défendre leurs intérêts et exiger justice sans faire payer à d’autres les frustrations de notre condition.

Nous ne sommes pas obligés de nous aimer. Mais nous sommes obligés de nous respecter. Car la dignité que nous revendiquons pour nous-mêmes cesse d’être un principe dès l’instant où nous prétendons en priver les autres.

 

 

Mansour LY

 

 

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