
SenePlus – Le Sénégalais est un voyageur au long cours. On le rencontre à Paris, à New York, à Milan, à Madrid, à Dubaï. Il tient boutique, conduit des taxis, soigne des malades, enseigne, entreprend, étudie. Il est partout où l’espoir promet mieux que le quotidien. Parfois, il part avec une valise. Souvent, il emporte toute une famille. L’émigration sénégalaise n’est pas seulement une aventure individuelle, c’est une solidarité à distance. Une assurance contre la misère. Ceux qui sont partis continuent de faire vivre ceux qui sont restés.
Cette générosité, nous la devons aussi à l’hospitalité des pays qui accueillent nos compatriotes. Certes, tout n’y est pas rose. Les discriminations existent, les humiliations aussi, et les politiques migratoires se durcissent. Nos émigrés y trouvent, malgré les obstacles, la possibilité de travailler, de réussir et de soutenir les leurs. Imaginons un instant que ces sociétés décident de fermer leurs portes, de désigner l’étranger comme le responsable de tous leurs maux. Que deviendrait cette formidable chaîne de solidarité dont tant de familles sénégalaises dépendent ?
Voilà pourquoi le débat nauséabond sur la présence de nos frères africains au Sénégal devrait nous inquiéter. Non parce qu’il serait interdit de discuter des règles de séjour, de l’emploi, de la sécurité ou de la pression sur les services publics. Toute nation a le droit de définir ses lois et d’en exiger le respect. Mais il y a une frontière, autrement plus importante que celles tracées sur les cartes, entre la régulation légitime et la stigmatisation des étrangers.
Quand on commence à attribuer indistinctement à des communautés entières les difficultés d’un pays, la raison cède la place au ressentiment. L’étranger devient le bouc émissaire idéal. Il est visible, vulnérable, commode. On lui impute les échecs que l’on peine à expliquer et les responsabilités que l’on préfère ne pas assumer. La démagogie prospère sur cette confusion. Elle dispense de gouverner en désignant ceux qu’il faudrait accuser.
L’Afrique connaît pourtant le prix de ces égarements. Les frontières héritées de la colonisation ont découpé des territoires, séparé des familles, dispersé des peuples qui partagent des langues, des traditions, des croyances et des histoires. Ces frontières sont devenues des réalités politiques, mais elles n’ont pas effacé les parentés humaines. Le Sénégalais, le Malien, le Guinéen, le Gambien ou le Mauritanien ne sont pas des étrangers absolus les uns pour les autres. Ils sont aussi les héritiers d’une même géographie humaine.
Amin Maalouf nous a mis en garde contre les identités meurtrières, celles que l’on enferme dans une définition unique jusqu’à faire de l’appartenance une arme. L’avertissement vaut pour tous les peuples. Comment dénoncer les violences xénophobes en Afrique du Sud contre nos compatriotes et détourner le regard lorsque des discours de même nature gagnent notre propre pays ? La solidarité ne saurait être à géométrie variable. On ne peut réclamer la dignité pour les siens et la refuser aux autres.
Le Sénégal a bâti une part de son prestige sur la teranga, cette hospitalité que nous aimons présenter au monde comme une marque distinctive de notre civilisation. Mais une valeur nationale n’est pas un slogan touristique. Elle se mesure au traitement réservé à celui qui ne peut rien nous offrir, à celui qui vient d’ailleurs, à celui dont le nom, l’accent ou la couleur suffisent parfois à le rendre suspect. Il est temps de se ressaisir. Défendre nos intérêts nationaux n’oblige pas à humilier nos voisins. Faire respecter nos lois ne commande pas de désigner des peuples à la vindicte. Le Sénégalais qui réclame aujourd’hui l’hospitalité à l’étranger doit pouvoir la reconnaître demain à celui qui frappe à sa porte. La xénophobie est un boomerang. Ceux qui la lancent contre leurs voisins oublient qu’elle finit toujours par revenir vers eux. Et lorsqu’elle revient, il est souvent trop tard pour rappeler que nous étions, avant les frontières et les passeports, des frères.
Source : SenePlus (Sénégal) – Le 14 octobre 2026
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