La résolution de l’ONU sur la traite transatlantique ravive les débats en Afrique sur les mémoires de l’esclavage et sa persistance

Biram Ould Dah Abeid : « surpris et déçu » par un texte qui « pèche par une indignation et une demande de réparation qui sont toutes deux sélectives »

Le Monde Adopté le 25 mars, le texte qualifie le commerce des esclaves outre-Atlantique de « plus grave crime contre l’humanité ». Certains redoutent une hiérarchisation des mémoires et l’oubli d’autres systèmes d’asservissement qui ont eu cours sur le continent. 

Une semaine après son adoption à une large majorité par l’Assemblée générale des Nations unies, le 25 mars, la résolution reconnaissant l’esclavage et la traite transatlantique comme « le plus grave crime contre l’humanité » continue de susciter des débats sur le continent africain. Car si la quasi-totalité des Etats se sont prononcés en sa faveur, l’Union africaine ayant fait bloc derrière le Ghana, qui portait le texte, deux pays n’ont pas pris part au vote : le Bénin et Madagascar. Et certaines dispositions du texte ravivent la controverse sur la pluralité des traites.

Pour justifier son absence, le Bénin a évoqué, le 30 mars, par la voix de son ministre des affaires étrangères, un « dysfonctionnement administratif » lié au contexte électoral, avant la présidentielle du 12 avril. Cela « ne reflète en rien la position du pays sur le fond », a ajouté le diplomate, rappelant que Cotonou figure parmi les sponsors du texte d’Accra et a notifié a posteriori son soutien.

Madagascar, de son côté, ne s’est fendue d’aucune explication. En pleine transition politique depuis le coup d’Etat, le 14 octobre 2025, « le pays n’a pas de gouvernement réellement stable depuis six mois, et pas d’ambassadeur aux Nations unies en ce moment. Et même avant cela, Antananarivo se consacrait peu à sa politique étrangère », rappelle une source diplomatique. La Grande Ile n’est, en tout cas, pas habituée à se positionner sur les grands dossiers diplomatiques africains, malgré une histoire marquée par l’esclavage et les traites dans l’océan Indien.

« Amputation de l’histoire »

Au-delà de ces absences, la résolution nourrit un débat plus large sur les mémoires de l’esclavage et sa persistance en Afrique. Outre la traite transatlantique, d’autres systèmes d’asservissement ont concerné le continent pendant plus d’un millénaire. Du VIIe siècle au début du XXe siècle, la traite orientale a conduit à la déportation de populations est-africaines vers le Proche-Orient, l’Europe méridionale et l’Asie, tandis que, parallèlement, la traite transsaharienne reliait l’Afrique de l’Ouest aux mondes méditerranéens et proches de la mer Rouge.

Si les estimations varient, les historiens avancent des ordres de grandeur comparables à ceux de la traite atlantique, soit plus d’une dizaine de millions de personnes. Dans ce contexte, la qualification de « plus grave crime contre l’humanité » appliquée à la seule traite transatlantique suscite des réserves chez certains acteurs, qui redoutent une hiérarchisation des mémoires et craignent de voir oublier un vaste pan de l’histoire de l’esclavage.

En Mauritanie, la résolution suscite des polémiques nationales, alors que le pays a voté en sa faveur. Le député d’opposition Biram Ould Dah Abeid, chef de file de l’ONG antiesclavagiste Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste, se dit « surpris et déçu » par un texte qui « pèche par une indignation et une demande de réparation qui sont toutes deux sélectives ».

Dénonçant une « amputation de l’histoire », il estime que, dans son pays, « le tapage autour de la traite transatlantique passée est bien commode pour faire oublier la persistance de pratiques esclavagistes traditionnelles et héréditaires ». Officiellement aboli depuis 1981, criminalisé depuis 2007, l’esclavage est encore une pratique répandue en Mauritanie.

« La mise en servitude »

Pour l’historienne de l’esclavage dans l’océan Indien Klara Boyer-Rossol, chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, affilié à l’Institut des mondes africains, ces critiques invitent à une approche plus globale. Certes, « il reste une exceptionnalité de la traite transatlantique, rappelle-t-elle, qui peut justifier en partie l’usage du superlatif dans la résolution de l’ONU. Non seulement elle représente la plus grande migration forcée de l’histoire de l’humanité, mais l’économie contemporaine capitaliste est fondée sur cet esclavage atlantique. » Mais, poursuit-elle, cette singularité ne doit pas conduire à invisibiliser les autres systèmes esclavagistes.

Au XIXᵉ siècle, les différentes traites ont coexisté et se sont mutuellement alimentées, la demande extérieure favorisant la production de captifs à l’intérieur du continent. A mesure que la traite atlantique déclinait, à la suite des décrets d’abolition successifs, les circuits orientaux se sont intensifiés pour répondre aux besoins des marchés des océans Indien et Atlantique. « Plutôt que d’opposer les systèmes serviles, il faudrait parler de la mise en servitude et de la traite de personnes africaines dans son ensemble », résume l’historienne.

C’est ce qu’avait fait en 2001 la loi portée en France par la députée Christiane Taubira, qui reconnaissait tout ensemble « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes » comme un crime contre l’humanité.

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Voir Aussi
Fermer
Bouton retour en haut de la page