Deutsche Welle – Avant les coups d’État successifs, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) figuraient parmi les mieux classés d’Afrique de l’Ouest en matière de liberté d’expression.
Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique de l’Ouest de Reporters sans frontières (RSF), rappelle que Burkina Faso, Mali et Niger constituaient des pôles importants du journalisme indépendant.
Le Burkina Faso : autrefois terre de journalistes libres
Pays de Norbert Zongo, le Burkina Faso était longtemps un symbole régional de liberté de la presse.
Il accueillait le Festival international de la liberté d’expression, Ouagadougou abritait le Centre de presse Norbert Zongo.
« C’est un pays où il y a eu et où il y a toujours eu de très, très grands journalistes. C’était aussi le cas aussi au Mali. C’est le cas aussi au Niger », se souvient Sadibou Marong.

Mais il constate que l’arrivée au pouvoir des militaires a rendu les “conditions d’exercice extrêmement difficiles”, notamment dans les zones de conflit où les reportages indépendants sont devenus presque impossibles.
Arrestations, suspensions de médias et propagande officielle
Depuis le putsch de 2022, la situation s’est fortement détériorée, avec des arrestations de journalistes, parmi lesquels Guezouma Sanogo et Boukari Ouoba en mars 2025, la dissolution d’organisations professionnelles, la suspension de médias, des lois d’exception utilisées pour réduire au silence les voix critiques.

Les médias internationaux ne sont pas épargnés : RFI, France 24 ou d’autres agences ont été ouvertement attaqués, accusés de manipulation, parfois suspendus, et des correspondants étrangers expulsés.
Une presse “aux ordres”
Le journaliste et auteur français Bruno Jaffré décrit une presse libre qui a désormais “quasiment disparu” : disparition de journaux emblématiques comme L’Événement, mise au pas de Radio Oméga, pressions sur la chaîne BF1.
Selon lui, la presse actuelle “se contente de relayer la communication gouvernementale”.
Or cette pression, explique-t-il, « ne touche pas que les journalistes, ça touche l’ensemble de la population« .

Bruno Jaffré poursuit : « On commence par les têtes de file de l’opposition, en tout cas ceux qui auraient pu l’être, comme Guy-Hervé Kam qui avait créé un parti, le dernier à publier des communiqués pour dénoncer les massacres effectués par l’armée burkinabé. Et ça s’attaque à des anonymes comme à des activistes très connus. Donc tout est sous contrôle », regrette-t-il.
Au Niger, le retour de la prison pour diffamation
Depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, les atteintes à la liberté de la presse se multiplient également au Niger. : suspension de RFI et France 24, dissolution de la Maison de la Presse début 2024, rétablissement de peines de prison pour diffamation via un amendement de la loi sur la cybercriminalité, arrestations de journalistes, y compris des correspondants étrangers et locaux accusés “d’atteinte à la sûreté de l’État”.
Plusieurs journalistes sont encore en prison, parfois sans procès. C’est le cas de l’un des correspondants sur place de la DW.

Mali : une répression accentuée par la loi sur la cybercriminalité
La loi malienne de 2019 permet des peines pouvant atteindre 10 ans de prison. Critères opaques pour les licences audiovisuelles, arrestations (comme celle de Youssouf Sissoko en 2026) : la pression ne cesse de s’intensifier.
Le journaliste Boukary Daou, directeur du Réseau Médias Droits de l’Homme (RMDH) a lui-même été incarcéré il y a dix ans, en 2013.

Depuis, il a été libéré et a lancé LaVieSahel.com. Il décrit toutefois une multitude d’obstacles qui empêchent de plus en plus les journalistes de faire leur travail comme il le faudrait :
« Nous nous battons pour une dépénalisation des délits de presse. J’énumère quelques obstacles. C’est le manque d’équipement. C’est le manque de compréhension de certaines autorités. Ce sont aussi les journalistes qui se rendent dépendants. Et ce sont aussi les fausses informations qu’on nous glisse sous les pieds délibérément pour nous induire en erreur. Ce sont aussi les difficultés d’accès aux sources. »
Insécurité sur le terrain
Les reporters ne peuvent plus se rendre dans de nombreuses zones où sévissent des groupes armés, combattants affiliés à Aqmi ou à l’État islamique et qui rendent impossible tout travail de vérification. Résultat : « le fact-checking a ses limites », déplore Boukary Daou, ce qui favorise la circulation de fausses informations.
« Mais quel journaliste va s’aventurer sur le terrain pour essayer de recouper une information auprès de Iyad AG Ghali, ou bien auprès de de Amadou Koufa? », interroge le journaliste.

La bataille pour protéger les journalistes et contrer la propagande
RSF et plusieurs ONG tentent de renforcer la protection des professionnels des médias, par le plaidoyer pour des cadres juridiques plus solides, la création de forums communautaires, la sensibilisation aux stratégies anti‑censure.
Sur les réseaux, des influenceurs pro‑junte comme Videoman au Mali dominent parfois davantage l’espace public que les journalistes eux‑mêmes, alimentant une propagande massive sur internet.
Sadibou Marong de RSF déclare :
« On le voit aussi au Burkina avec un peu toute la galaxie qui est favorable à aux autorités militaires en place qui utilisent également l’internet, pour défendre la cause des pouvoirs militaires. […] On l’a vu récemment aussi dans un pays comme la Guinée-Bissau, qui, pour nous aussi, fait partie du Sahel, avec des restrictions et peu d’accès à l’internet pendant le coup d’État. […]
On a vu que beaucoup d’autorités militaires dans la zone sahélienne préfèrent investir sur des agences ou en tout cas des satellites qui développent un peu la propagande, leur propagande à elle, et cela n’a pas de conséquences, n’a pas de valeur ajoutée réelle.
Et pourtant, selon RSF, « dans la marche de ces pays-là, il est préférable de protéger et de promouvoir une information intègre, de promouvoir des journalistes de qualité, des acteurs locaux dignes d’intérêt, des acteurs locaux qui sont responsables et qui savent exactement ce qu’ils doivent faire, y compris même dans ces contextes difficiles. »
Une communication contre‑productive ?
Pour Bruno Jaffré, la propagande militaire finit par se retourner contre ses auteurs. “On a des guerres partout dans le monde, à chaque fois d’un côté ou de l’autre, il y a des chiffres qui sont donnés du nombre de décès. Au Burkina Faso, il n’y a aucune communication sur la guerre, uniquement de la propagande. C’est prendre les Burkinabè pour des imbéciles de croire que ça leur suffit comme information. »

Défendre le droit à l’information
En 2024, RSF a lancé à Addis Abeba une Déclaration pour le droit à l’information au Sahel.
La Gambie, le Liberia et la Mauritanie l’ont déjà signée, et la Côte d’Ivoire pourrait suivre.
Depuis 2022, des campagnes ciblent aussi les journalistes locaux et communautaires, acteurs indispensables sur le terrain.
La première protection : la formation et l’éthique journalistique
Pour Boukary Daou, malgré les dangers, le journalisme a de l’avenir dans le Sahel :
« Interrogez-vous : si le métier de journaliste s’arrête, ce serait le monde à l’envers, à l’envers. […] Il m’arrive de dire que les médias font partie des services sociaux de base comme l’eau, comme l’électricité, comme l’éducation, les médias en font partie de mon point de vue. Nous sommes inévitables et nous serons là qu’on le veuille ou non, après nous, des générations viendront. […] Pour les jeunes qui arrivent, il faut se former en permanence. Il faut avoir le courage, la curiosité, la ténacité parce que sans formation, vous ne pourrez pas respecter les règles de la déontologie et de l’éthique. C’est indispensable pour se mettre à l’abri. »
(L’interview de Bruno Jaffré a été réalisée par Georges Ibrahim Tounkara)
Sandrine Blanchard Journaliste au programme francophone de la Deutsche Welle
Source : Deutsche Welle (Allemagne)
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