« La paupérisation des étudiants ne détruit pas seulement le quotidien des jeunes, elle hypothèque l’avenir de notre pays »

Une trentaine de vice-présidents et d’élus de centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires (Crous) appellent, dans une tribune au « Monde », à une réforme structurelle pour que l’ensemble de la population étudiante puisse étudier sans subir de pression financière, indépendamment de ses études ou de sa situation familiale.

 Le Monde – Le constat s’impose avec une gravité accrue à chaque rentrée universitaire : étudier coûte de plus en plus cher. L’augmentation continue du coût de la vie étudiante s’est imposée comme le régime quotidien de toute une génération. En tant que vice-présidents étudiants des centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires (Crous), élus au plus près du terrain, nous lançons l’alerte : cette paupérisation structurelle ne détruit pas seulement le quotidien des jeunes, elle hypothèque l’avenir de notre pays.

La précarité alimentaire vécue par les étudiants est une atteinte directe à la dignité et à la réussite académique. Si la généralisation du repas à 1 euro pour tous, effective depuis le mois de mai, représente une avancée sociale majeure, la bataille est loin d’être gagnée. Aujourd’hui inscrite dans la loi de finances 2026, cette mesure doit absolument être inscrite dans le droit commun.

Par ailleurs, une telle mesure ne peut vivre que si les moyens budgétaires suivent avec un financement public pérenne et à la hauteur, afin de doter les Crous des moyens matériels et humains nécessaires pour assurer leur mission sans en dégrader la qualité dans un contexte où les structures de restauration sont déjà saturées. Il est par ailleurs urgent de trouver des solutions adéquates pour les étudiants éloignés des campus universitaires, aujourd’hui encore privés de réponses adaptées. Garantir le repas à 1 euro dans la durée et pour l’ensemble de la communauté étudiante est un impératif de santé publique.

Passoires thermiques

Le logement demeure le premier poste de dépense et le principal vecteur d’inégalité. Alors que le parc social du Crous subit des augmentations de loyers régulières, celui-ci est toujours sous-dimensionné par défaut d’investissement de l’Etat. Le manque de logements est encore plus visible dans les territoires ultramarins et à Paris.

A cela s’ajoute l’urgence écologique : non adaptés aux désordres climatiques, de nombreux logements étudiants sont devenus des passoires thermiques glaciales en hiver et des bouilloires invivables en été. Un plan massif de rénovation thermique est indispensable pour garantir un habitat digne.

Une part toujours plus importante d’étudiants se retrouve livrée à un marché privé spéculatif et inabordable. Dans ce contexte tendu, la suppression redoutée des aides personnalisées au logement (APL) pour une partie de la communauté étudiante et la possible fin de l’encadrement des loyers dans certaines villes au mois de novembre font peser une menace intolérable sur le budget étudiant. Les étudiants sont régulièrement contraints, au mieux de s’éloigner des campus en augmentant considérablement leur temps de trajet quotidien affectant leur réussite académique, au pire d’interrompre leurs études faute de logement.

Ces difficultés sont aussi le symptôme d’un système national d’aides sociales non adaptées. L’attribution des bourses sur des critères sociaux, figés et déconnectés des réalités économiques, continue de laisser de côté des milliers d’étudiantes et d’étudiants pourtant en grande difficulté.

Par conséquent, les dispositifs d’aide sociale d’urgence voient une hausse de leurs sollicitations. Transformer ce qui devrait être un secours d’exception en un mode de gestion quotidien de la précarité est un aveu d’échec politique. La proposition de loi récemment adoptée à l’Assemblée nationale sur ce sujet constitue un espoir en permettant de limiter l’éviction annuelle de milliers d’étudiants. Néanmoins, une réforme structurelle restera indispensable afin que l’ensemble de la population étudiante puisse étudier sans subir de pression financière, indépendamment de ses études ou de sa situation familiale.

Triple peine

Cette dynamique d’exclusion s’illustre déjà avec une brutalité concrète pour les étudiants extracommunautaires. Leur situation est aujourd’hui extrêmement préoccupante. La suppression des APL, désormais effective à leur encontre depuis juillet, est venue s’ajouter à la multiplication par 16 de leurs droits d’inscription et du doublement du prix de leur titre de séjour.

Cette triple peine touche des jeunes venus étudier en France, déjà particulièrement isolés et surreprésentés parmi les bénéficiaires d’aides d’urgence et alimentaires. En ciblant délibérément ces étudiants par ces mesures dangereuses et xénophobes, la France dégrade sa tradition d’accueil universel, détruit son attractivité académique et se prive de talents indispensables à la recherche. Ces mesures s’inscrivent dans une volonté de faire des économies en faisant payer celles et ceux se trouvant dans une situation économique déjà précaire.

La somme de ces pressions financières produit des dégâts dévastateurs sur la santé mentale des étudiantes et des étudiants pourtant érigée en « grande cause nationale » depuis 2025. En effet, 63 % des étudiants estiment que leurs difficultés de santé mentale sont, au moins en partie, liées à leurs études.

Plus inquiétant encore, un tiers des étudiants présentent des signes de détresse psychologique et 16 % déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois, un chiffre qui a doublé depuis 2016.

L’angoisse permanente du lendemain, l’isolement social et l’obligation pour beaucoup de cumuler les études avec un travail salarié chronophage pénalisent directement le parcours universitaire. La détresse psychologique qui s’impose sur nos campus n’est pas uniquement la somme de difficultés individuelles, mais le résultat direct d’un système qui laisse sa jeunesse s’épuiser à survivre. Le risque massif d’échec académique et d’arrêt contraint des études ne peut plus être ignoré.

Nous refusons d’assister silencieusement au sacrifice d’une génération, et que « vie étudiante » signifie « survie ». Protéger tous les étudiants sans distinction et leur permettre d’étudier dans des conditions dignes n’est pas une charge, mais l’investissement le plus crucial pour l’avenir de notre pays.

 

 

Premiers signataires : Ilan Amiard, vice-président étudiant du Crous de Bordeaux-Aquitaine et élu au Centre national des œuvres universitaires et scolaires (Cnous) ; Alexy Caillaud, vice-président étudiant du Crous Nantes-Pays de la Loire ; Rémi Devoet, vice-président étudiant du Crous de Reims ; Audrey Ferreira, vice-présidente étudiante du Crous de Paris ; Ethann Guidet-Cassard, vice-président étudiant du Crous de La Réunion-Mayotte ; Alexis Hurtevent, vice-président étudiant du Crous de Lille-Nord-Pas-de-Calais ; Tina Laokpessi, vice-présidente étudiante du Crous de Limoges ; Jean-Eudes Mascheroni, vice-président étudiant du Crous de Toulouse-Occitanie ; Emilien Roussel, vice-président étudiant du Crous d’Amiens ; Maxence Taminiaux, vice-président étudiant du Crous Aix-Marseille-Avignon. Retrouvez la liste de l’ensemble des signataires ici.

 

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

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