Le Quotidien – «Yakamti yakoule» Se précipiter abîme les choses «Kou muñee, moññe» Celui ou celle qui endure finit par rire.
Ces deux proverbes wolofs disent beaucoup de notre rapport au temps, à l’attente et à l’endurance. On les entend très tôt, souvent adressés aux filles, parfois comme un conseil bienveillant, parfois comme un rappel à l’ordre. Ils nous apprennent qu’il faut savoir attendre, ne pas brusquer les choses, accepter que tout ne se fasse pas immédiatement. Dans ces mots, la patience apparaît comme une qualité précieuse, une vertu protectrice, capable d’éviter l’erreur et de promettre, à terme, une forme de récompense. Dans l’imaginaire collectif, être patiente serait une preuve de maturité, de sagesse, parfois même de force intérieure, une disposition morale qui permettrait de traverser les épreuves sans se briser, d’attendre que le temps fasse son œuvre.
D’un point de vue philosophique, la patience a longtemps été pensée comme une vertu mais jamais comme une posture neutre. Elle est associée à la maîtrise de soi, à la capacité de ne pas céder à l’impulsivité, de supporter ce qui échappe à notre contrôle. Dans certaines traditions antiques, notamment chez les stoïciens, la patience est liée à une forme de lucidité : savoir distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas, et ne pas s’épuiser à lutter contre l’inévitable. Chez Sénèque, par exemple, endurer n’est pas synonyme de faiblesse, mais de résistance intérieure. La patience est alors active, réfléchie, choisie. Dans cette perspective, être patient, ce n’est pas se résigner. C’est refuser que les événements extérieurs dictent entièrement nos réactions. La patience devient une manière de préserver sa liberté intérieure, même lorsque les circonstances sont défavorables. Elle est présentée comme une force silencieuse, une posture qui permet de durer.
Mais cette valorisation morale de la patience cache une ambiguïté profonde. Il suffit d’écouter certaines phrases, souvent dites sur un ton calme, presque affectueux : «attends encore un peu», «ce n’est pas le moment», «sois patiente, ça va s’arranger». Derrière ces mots ordinaires, la patience cesse d’être un choix personnel pour devenir une attente imposée. Car si la patience peut être une force, elle peut aussi devenir un outil.
Tout dépend de ce qu’elle nous demande de supporter, et surtout de qui la supporte. La frontière est mince entre patience et résignation, entre endurance choisie et endurance imposée. A partir de quel moment la patience cesse-t-elle d’être une vertu pour devenir une exigence ? A partir de quand ne sert-elle plus à traverser l’épreuve, mais à la faire durer ? C’est là que la patience devient problématique. Lorsqu’elle ne concerne plus seulement notre rapport au temps ou aux aléas de la vie, mais qu’elle sert à justifier l’injustice, à différer indéfiniment la réparation, à faire accepter ce qui devrait être contesté. Lorsqu’on demande à quelqu’un d’être patient non pas face à l’imprévisible, mais face à une situation qui pourrait et devrait changer.
Certaines penseuses ont mis en garde contre cette confusion. Simone Weil, par exemple, insiste sur la vigilance nécessaire face à la souffrance : attendre, oui, mais sans jamais transformer l’écrasement en vertu morale. La patience devient dangereuse lorsqu’elle est détachée de toute possibilité d’agir, lorsqu’elle sert à neutraliser la colère, la révolte ou le refus.
Autrement dit, la patience n’est jamais neutre. Elle peut être une force intérieure, mais elle peut aussi être une discipline sociale. Elle peut libérer, mais elle peut aussi enfermer. Tout dépend du contexte dans lequel elle est exigée, de la durée qu’elle impose, et du silence qu’elle produit.
C’est précisément à cet endroit que la patience cesse d’être un simple trait de caractère pour devenir un enjeu politique. Car la patience n’est jamais exigée de manière abstraite : elle est toujours demandée à quelqu’un, dans un contexte précis, avec des attentes bien définies. Lorsqu’on observe attentivement à qui l’on demande le plus souvent d’attendre, d’endurer, de comprendre et de se taire, un constat s’impose. La patience n’est pas répartie équitablement : elle est genrée.
Ce qui, dans les discours philosophiques ou moraux, apparaît comme une force universelle, prend dans la réalité sociale une tout autre forme. La patience devient une qualité attendue, presque obligatoire, chez certaines catégories de personnes et tout particulièrement chez les femmes. Dès lors, il ne s’agit plus seulement de réfléchir à ce que signifie être patient, mais de comprendre pourquoi cette vertu est si massivement exigée des femmes dans une société patriarcale, et ce qu’elle permet de maintenir en place.
La patience n’est pas demandée à tout le monde de la même manière. Dans une famille, dans un couple, au travail, ce sont souvent les femmes à qui l’on demande de comprendre, de temporiser, de ne pas répondre trop vite, de faire un pas de côté pour préserver l’équilibre. Dans une société patriarcale, elle devient très tôt une qualité attendue des femmes, presque constitutive de ce que signifie «être une bonne femme». On apprend aux filles à attendre avant même qu’elles aient appris à désirer. Attendre leur tour, attendre qu’on leur donne la parole, attendre de grandir, attendre de se marier, attendre de devenir mères, attendre que les choses s’arrangent. La patience s’inscrit ainsi dans une pédagogie silencieuse de la féminité.
Là où l’on valorise chez les hommes l’action, la décision, l’affirmation de soi, on encourage chez les femmes la retenue, la compréhension, la capacité à encaisser sans bruit. La patience devient une manière socialement acceptable de canaliser leurs aspirations, de ralentir leurs élans, de différer leurs revendications. Elle fonctionne comme une promesse implicite : si tu attends suffisamment longtemps, si tu fais preuve d’assez de sagesse, de douceur et d’endurance, ta récompense finira par arriver : «Kou muñee, moññe.»
Mais cette promesse est rarement tenue. Car dans le patriarcat, le temps des femmes n’est jamais un temps libre. Il est surveillé, commenté, évalué. La patience exigée des femmes n’est donc pas une simple vertu morale : elle est un outil de gestion sociale de leur temps, de leurs corps et de leurs trajectoires de vie. Cette injonction à la patience se manifeste aussi dans le silence qu’on attend d’elles. Etre patiente, c’est souvent ne pas répondre, ne pas protester, ne pas nommer l’injustice trop tôt. C’est apprendre à minimiser ce qui fait mal, à relativiser ce qui dérange, à transformer la colère en compréhension. Peu à peu, la patience glisse vers la résignation, et la résignation vers l’invisibilité.
Il serait pourtant injuste de réduire cette patience à une faiblesse individuelle, ou d’y voir une simple passivité consentie. Car pour beaucoup de femmes, attendre n’est pas un choix libre, mais une stratégie de survie. Dans un système où la désobéissance peut coûter cher, la patience devient parfois une manière de se protéger. C’est ici que le regard doit se déplacer. Ce que l’on interprète souvent comme une adhésion ou une passivité est en réalité une adaptation à un ordre social profondément inégal. La patience exigée des femmes sert à maintenir cet ordre en place. Elle permet de rendre supportable ce qui ne devrait pas l’être, de faire passer l’injustice pour une épreuve personnelle, et non pour un problème politique. En ce sens, la patience n’est pas seulement une vertu individuelle : elle est un dispositif. Un mécanisme discret qui apprend à certaines personnes à attendre pendant que d’autres avancent, et qui transforme l’endurance en qualité morale plutôt qu’en signal d’alerte. Elle contribue à la reproduction du patriarcat en transformant la domination en attente, et l’attente en vertu. On demande aux femmes d’être patientes non parce que la patience serait universellement souhaitable, mais parce qu’elle facilite la continuité d’un système qui repose sur leur endurance.
Fatou Warkha SAMBE
Source : Le Quotidien (Sénégal)
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