Une institution peut respecter formellement chacune de ses règles et produire pourtant un résultat qui fragilise sa propre légitimité. C’est l’un des paradoxes les plus difficiles à penser dans la vie publique, parce qu’il oblige à dépasser la question de l’intention pour examiner celle des effets. Et c’est précisément ce paradoxe que la Mauritanie doit affronter aujourd’hui, sans céder à l’une des deux erreurs qui paralysent habituellement ce débat.
La première erreur consiste à qualifier automatiquement de raciste toute concentration communautaire dans les nominations publiques, comme si un déséquilibre suffisait à prouver une volonté d’exclure. La seconde, symétrique, consiste à croire que l’absence d’une intention raciste démontrée suffit à clore la discussion, comme si un résultat profondément inégal cessait d’être un problème dès lors que personne ne l’a explicitement voulu. Entre ces deux impasses se loge la vraie question, celle que le pays repousse depuis trop longtemps. Comment la Mauritanie forme-t-elle ses élites, constitue-t-elle ses viviers professionnels et distribue-t-elle les responsabilités au sein de ses institutions de souveraineté ?
Le mouvement intervenu le 18 juin 2026 offre une occasion de poser cette question avec sérieux. Ce jour-là, le Conseil des ministres a procédé à des nominations dans l’administration centrale du ministère de la Justice. De son côté, le Conseil supérieur de la magistrature a décidé un important mouvement concernant des magistrats du siège et du parquet. Ce second ensemble relève principalement de mutations, de promotions et de réaffectations de magistrats déjà en fonction, et non d’un nouveau recrutement dans le corps.
Or, à la lecture des listes et selon des constats largement recoupés, une très large majorité des fonctions attribuées est revenue à des magistrats issus d’une même composante nationale, tandis que les autres composantes apparaissent faiblement représentées, voire absentes de plusieurs niveaux de responsabilité. Ce constat n’est pas un inventaire ethnique des personnes, et il ne déduit aucune appartenance d’un simple patronyme. C’est l’observation d’une concentration manifeste, qui constitue un fait politique et institutionnel suffisamment établi pour être nommé. Le déséquilibre est réel et il est préoccupant.
Nommer ce déséquilibre n’est pourtant pas conclure à un calcul raciste. Les éléments disponibles ne permettent pas d’établir qu’il résulterait d’une intention explicite ou d’une instruction d’exclusion. Cette distinction est fondamentale, car elle ouvre la seule voie d’analyse qui ne soit ni l’accusation gratuite ni le déni confortable. Un système peut produire durablement un résultat inégal sans qu’aucune main n’ait écrit l’inégalité. Et le mouvement du 18 juin n’est pas la preuve unique sur laquelle reposerait toute la démonstration. Il en est le révélateur. Il rend visible une question structurelle qui dépasse de loin une journée et une institution.
L’argument du vivier, et ce qu’il faut en faire
Une explication revient aussitôt. La magistrature et certains corps administratifs exigeraient une maîtrise importante de l’arabe juridique et attireraient davantage les profils issus des filières arabophones. Dans le même temps, une part importante des élites afro-mauritaniennes se serait historiquement orientée vers les filières francophones, ce qui réduirait le nombre de candidats susceptibles d’intégrer ces corps. L’État ne ferait alors que choisir parmi les profils disponibles.
Cette explication mérite d’être prise au sérieux plutôt que rejetée par réflexe. Elle repose sur une réalité linguistique des cursus, et la maîtrise de l’arabe juridique demeure une exigence légitime pour qui rend la justice dans la langue officielle de la République. Mais elle ne peut être tenue pour une vérité démontrée dans tous ses détails. Elle constitue une hypothèse sérieuse, et une hypothèse se vérifie. Elle se vérifie à partir du nombre réel de candidats aux concours, de leur formation universitaire, de leur langue principale d’étude, de leurs résultats aux différentes épreuves, du nombre d’admissibles et d’admis, des parcours à l’ENAJM, des premières affectations et des promotions ultérieures. Tant que ces données ne sont pas établies, l’argument décrit une tendance possible, non une fatalité prouvée.
Surtout, la formule selon laquelle certaines communautés préféreraient les filières francophones doit être interrogée plutôt que répétée. Cette orientation n’est pas une inclination naturelle inscrite dans une appartenance. Elle s’inscrit dans l’histoire concrète des politiques éducatives mauritaniennes, dans l’arabisation, dans la séparation progressive des filières scolaires et dans les tensions linguistiques qui traversent le pays depuis les années 1970 et 1980. Le vivier dont on déplore aujourd’hui la composition n’est pas une donnée naturelle de la société. Il a été construit par l’école, par les langues d’enseignement, par les orientations universitaires, par l’accessibilité inégale des concours et par les conditions de la formation professionnelle.
De là découle la question qui engage la responsabilité de l’État. Peut-il continuer d’invoquer la faiblesse d’un vivier qu’il a lui-même contribué à façonner ? Lorsqu’une institution constate pendant plusieurs décennies que certaines composantes restent faiblement présentes, elle ne peut se contenter de répéter qu’elle ne trouve pas suffisamment de candidats. Elle doit déterminer à quel stade leur représentation se réduit. Au moment de l’école primaire, du choix de la langue d’enseignement, de l’accès à l’université, des conditions du concours, des premières affectations ? La rareté invoquée ne peut constituer une explication suffisante tant que ses causes n’ont pas été objectivement établies. Une partie des citoyens n’a pas bénéficié, dans des conditions suffisantes et comparables, des moyens de satisfaire les exigences qu’on leur oppose ensuite.
Quatre notions qu’il faut cesser de confondre
Le débat mauritanien s’enlise parce que deux camps emploient les mêmes mots pour désigner des réalités différentes. Quatre notions méritent d’être distinguées avec rigueur.
Le racisme suppose une idéologie et une volonté d’exclure fondée sur l’origine. C’est une accusation grave que rien, dans les éléments publics disponibles, n’autorise à porter ici. La discrimination directe vise une personne explicitement défavorisée à cause de sa communauté ou de sa langue, et elle doit elle aussi se démontrer. La discrimination indirecte est plus discrète et c’est elle qui éclaire notre situation. Une règle identique pour tous dans son énoncé peut produire un désavantage durable lorsque les citoyens ne disposent pas, au départ, de conditions comparables pour la satisfaire. La discrimination systémique, enfin, naît de la combinaison de plusieurs facteurs scolaires, linguistiques et sociaux qui produisent le même résultat sans qu’aucune instruction unique n’ait été donnée.
Cette distinction permet d’énoncer une vérité que les deux camps refusent d’entendre. L’absence d’une intention raciste ne suffit pas à démontrer l’absence de discrimination. Encore faut-il ajouter que toute différence de résultat n’est pas automatiquement discriminatoire. Un écart devient politiquement et juridiquement problématique lorsqu’il est important, répétitif, inexpliqué et qu’il persiste sans être corrigé malgré sa persistance même. C’est exactement le risque que court la Mauritanie si elle se contente d’observer ses déséquilibres au lieu d’agir sur leurs causes.
Le mérite ne commence pas le jour de la nomination
Il faut être clair, car tout le reste en dépend. La compétence demeure le premier critère d’accès aux responsabilités publiques, et personne de sérieux ne propose d’y renoncer ni d’abaisser le niveau de la magistrature. Mais la compétence ne peut servir de paravent à la fin d’un processus quand les conditions permettant de l’acquérir et de la faire reconnaître ont été profondément inégales tout au long du chemin.
Le mérite se construit bien avant le concours. Il dépend de la qualité de l’enseignement reçu, de la maîtrise des langues, de l’accès aux études supérieures, aux livres et aux préparations, de la connaissance même des modalités d’un concours, et de la possibilité de tisser un réseau professionnel. Un jeune diplômé de Sélibaby qui ignore tout des épreuves et n’a jamais croisé un magistrat ne se trouve pas, au départ, dans la situation d’un candidat élevé au cœur des réseaux judiciaires de la capitale. Il ne s’agit donc pas d’abaisser le niveau de la magistrature. Il s’agit de permettre à davantage de citoyens d’atteindre ce niveau.
S’impose alors un raisonnement de proportionnalité. La maîtrise de l’arabe reste légitime et nécessaire pour de nombreuses fonctions judiciaires. Mais quel niveau exiger au moment précis du concours, et ce niveau est-il indispensable de la même manière pour toutes les fonctions ? Certaines compétences peuvent-elles être renforcées pendant la formation plutôt qu’exigées d’emblée ? Un excellent juriste francophone gagnerait à pouvoir consolider son arabe juridique au cours d’une année préparatoire, et un excellent juriste arabophone aurait tout intérêt à maîtriser le français juridique, indispensable au droit des affaires, à la documentation internationale et aux coopérations judiciaires. Le bilinguisme professionnel n’est pas une frontière entre les citoyens. Il peut devenir une richesse de l’État mauritanien.
Comment les élites se reproduisent sans complot
La reproduction des élites n’exige aucune conspiration, et c’est ce qui la rend si tenace. Des responsables compétents et de bonne foi peuvent choisir des profils réellement qualifiés, mais provenant toujours des mêmes établissements, des mêmes langues de formation, des mêmes régions et des mêmes espaces sociaux. Entre plusieurs candidats également valables, certains bénéficient d’une visibilité supérieure. Leur nom circule dans les cercles où se décident les carrières. Leur parcours est connu de ceux qui nomment. D’autres, tout aussi solides, demeurent dans l’ombre des lieux où se fabriquent les réputations. La compétence existe partout. Ce qui varie, c’est sa visibilité, sa reconnaissance et sa proximité avec les lieux de décision.
Il faut ici se garder d’un travers symétrique au précédent. Aucune composante ne doit devenir une accusée collective. La forte présence des Beidanes dans certaines institutions ne signifie pas que chaque personne beidane nommée le serait illégitimement, et beaucoup le sont à bon droit. Le problème n’est pas la présence des uns. Il est la sous-représentation répétée, structurelle et inexpliquée des autres. Chaque composante connaît d’ailleurs ses propres fractures, ses élites et ses laissés-pour-compte, et nul groupe ne forme un bloc homogène.
La perception est déjà une réalité politique
Dans un pays où les données publiques font défaut, le citoyen juge l’État sur ce qu’il observe. Lorsqu’il constate régulièrement que certaines institutions semblent fermées à des personnes qui lui ressemblent par la langue, l’origine sociale ou la trajectoire territoriale, sa confiance se fragilise. La perception ne remplace pas les faits, mais elle produit elle-même des faits politiques. Elle nourrit la défiance envers les institutions, favorise les discours identitaires, affaiblit la légitimité de l’État et pousse certains citoyens à chercher une protection dans leur communauté plutôt que dans la République.
C’est pourquoi une institution impartiale ne peut se contenter de l’être. Elle doit pouvoir démontrer son impartialité, par des procédures transparentes et des critères vérifiables. Là où les chiffres manquent à ce point, cette absence même de données devient un élément du diagnostic, car elle empêche l’État de prouver ce qu’il affirme et laisse le champ libre au soupçon.
Ce que d’autres ont tenté
La Mauritanie n’est pas seule à affronter ce dilemme, et quatre expériences éclairent sa réflexion. L’Afrique du Sud a montré, dans la refondation de son administration, que représentativité et compétence ne s’opposent pas nécessairement, et qu’on peut corriger des déséquilibres hérités sans renoncer à l’exigence. Le Kenya a lié le mérite à une compétition équitable et à la diversité, en s’appuyant sur des audits réguliers et un contrôle institutionnel de la fonction publique. Le Nigeria, avec son principe de caractère fédéral destiné à empêcher la monopolisation de l’État, offre un enseignement à double tranchant, car ce mécanisme protège contre l’accaparement mais risque de rigidifier les identités et de transformer chaque nomination en marchandage communautaire. Le Canada, enfin, illustre l’acquisition progressive des compétences linguistiques, mais avec une précision qui importe. Seuls certains postes bilingues déclarés non impératifs peuvent être confiés à une personne qui s’engage à acquérir la seconde langue dans un délai déterminé, et ce mécanisme ne s’applique pas indistinctement à toute la fonction publique.
La leçon mauritanienne se dégage de ces expériences. Il ne s’agit pas d’importer un modèle ni d’instaurer des quotas ethniques permanents qui figeraient les appartenances. Il s’agit de retenir un principe simple. Un État sérieux se donne les moyens de mesurer ses déséquilibres, puis les outils de les corriger sans jamais sacrifier la qualité.
Quatre chantiers pour sortir de l’antichambre
Une analyse sans propositions n’est qu’une plainte savante. Voici donc quatre chantiers.
Le premier consiste à construire le vivier au lieu d’en déplorer la faiblesse. Cela suppose une année préparatoire gratuite aux carrières judiciaires, offrant l’arabe juridique aux francophones et le français juridique aux arabophones, une préparation décentralisée aux concours dans les capitales régionales et non dans la seule Nouakchott, et des bourses fondées sur des critères sociaux et territoriaux.
Le deuxième chantier porte sur les concours et la formation. Les candidats devraient pouvoir traiter les matières juridiques dans la langue qu’ils maîtrisent le mieux, la seconde langue étant évaluée séparément, puis renforcée durant une période de mise à niveau. La publication des résultats détaillés, candidats, admissibles, admis et taux d’échec par épreuve, désarmerait bien des soupçons, et la décentralisation des centres d’examen ouvrirait les portes à ceux que la distance écarte aujourd’hui.
Le troisième chantier vise à professionnaliser les nominations. Publier les critères de promotion, communiquer les parcours des personnes nommées, éditer un annuaire annuel des juridictions et distinguer clairement le recrutement, la mutation, la promotion et l’affectation rendraient le système lisible pour les citoyens.
Le quatrième chantier consiste à mesurer et corriger les déséquilibres. Cela passe par des statistiques anonymisées qui ne déduisent jamais l’origine d’un nom, par un audit indépendant de l’égalité d’accès, par un rapport annuel sur la diversité sociale, territoriale et linguistique de l’administration, par la mise en place effective d’interprètes judiciaires en pulaar, soninké et wolof, et par un suivi des carrières et des promotions. Ces quatre chantiers peuvent tenir dans un Pacte républicain qui ne reposerait pas sur des quotas, mais sur quatre engagements inséparables que sont la compétence, l’égalité des chances, la diversité nationale et la transparence.
Le dialogue national comme épreuve de vérité
Tout cela pourrait trouver son débouché dans le dialogue national qui s’annonce. Selon des informations rapportées par Sahara Media, le document présenté par le coordinateur prévoirait une conférence nationale de clôture, l’adoption des conclusions des ateliers, une déclaration nationale de consensus, un engagement du président de la République et un mécanisme de suivi de la mise en œuvre. Ces éléments doivent être reçus avec prudence, puisqu’ils proviennent d’un document auquel le média dit avoir eu accès et non d’un acte officiel définitivement adopté.
S’ils se confirment, l’occasion est sérieuse. Le dialogue peut devenir l’espace où la question de la représentation institutionnelle sort enfin du face-à-face entre l’accusation et le déni. Mais il sera aussi une épreuve de vérité. La question ne saurait être reléguée dans un atelier secondaire consacré à l’unité nationale, car elle engage simultanément l’éducation, les langues, la justice, la fonction publique, la gouvernance et la cohésion du pays. Un dialogue sans données fiables, sans calendrier, sans responsabilités identifiées et sans mécanisme d’évaluation ne modifiera aucune trajectoire. La Mauritanie possède déjà les mots de l’unité. Il lui reste à en construire les mécanismes.
La Mauritanie ne construira pas son unité en niant sa diversité, ni en organisant un partage ethnique permanent des responsabilités. Elle la construira lorsque chaque citoyen aura réellement la possibilité de se former, de concourir, d’être reconnu et de servir l’État au mérite de son seul travail.
La compétence doit ouvrir les portes. L’égalité des chances doit permettre à chacun de s’en approcher. La transparence doit convaincre les citoyens que ces portes ne sont réservées à personne. C’est à cette condition, et à elle seule, qu’aucune composante de la nation ne demeurera dans l’antichambre de la République pendant que d’autres en tiennent les clés.
Mansour LY
(Reçu à Kassataya.com le 20 juin 2026)
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