SenePlus – Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire.
Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
Dans le paysage de la littérature africaine contemporaine, les étagères semblent se remplir à l’infini par l’imaginaire qui se construit et par la force de nos explorations. Quand l’on croit en avoir fini avec un auteur, avec une œuvre, avec une esthétique littéraire, la création se recompose pour nous surprendre, pour nous inviter de nouveau dans la danse vertueuse et fabuleuse du romanesque, de la pensée ou de la valse poétique.
Et la poésie occupe une place particulière dans la production d’un auteur. Elle est parfois à la source de la construction esthétique de tout un ensemble qui se joue à travers l’expression d’une langue nouvelle. La poésie, qui semble être fondée sur des contraintes stylistiques diverses, est aussi un vaste champ d’une expression profondément libre et qui, par sa forme brève et imaginative, est au commencement de toute littérature.
De l’œuvre protéiforme d’Alain Mabanckou, déployée par une verve unique et sonore, se réveille le cheminement poétique qui est à l’aurore de l’inspiration de tout un tableau esthétique ample et mémorable. La Légende de l’errance, récit-poème poignant de la mère disparue, seule dans les ombres de la montagne abandonnée, est un témoignage bouleversant de celui qui ne peut atteindre la forêt dense de l’enfance, noyée par l’exil.
S’ouvre une plaie profonde
sur la peau tendue du désamour
nourri d’herbes d’errance
Jeune poète né au Congo, Alain Mabanckou est alors orphelin de sa terre lointaine, déraciné sur les rives de Paris, un nouveau lieu qui s’ouvre pour l’écrivain en devenir :
La distance se dilue
dans la géographie de l’urgence
La douleur côtoie les eucalyptus
qui bordent les terres lointaines
Dans cette douleur inconsolable à venir, il y a des prémices qui s’affichent sur les murs de l’égarement que le poète traque dans le songe, comme un rêve prémonitoire. Et une phrase s’impose comme une annonciation anaphorique qui occupe les lignes du récit-poème :
« Voici la patrie toute nue…»
Les mots essentiels semblent courir sur le papier, comme un envol vers la terre ensevelie, des paroles incontrôlables qui sont déjà à la genèse de la création poétique.
« Voici la patrie toute nue
avec une lune rachitique
crucifiée au faîte de l’incertitude »
Les images se forgent peu à peu dans l’imaginaire du poète qui entend des signes et qui cherche, encore et toujours, à mettre des mots sur ce qui se dérobe :
« Dans les ténèbres de l’errance
le songe est le seul point lumineux
Mais il meurt dans le gosier de l’engoulevent »
Alain Mabanckou semble inventer son déplacement pour répondre à l’appel du vagabondage poétique qui sourde dans le ciel et dans le vent glacial du désert :
« Marcher
Marcher encore
Suivre sans mot dire
l’allure de l’affluent
qui se presse vers l’embouchure »
La langue d’Alain Mabanckou est si scrupuleuse qu’elle n’a pas besoin d’amplitude, elle ne cherche pas à éblouir, elle s’écoule comme l’eau douce d’un ruisseau qui demeure l’essence de toute chose :
« Un village
Sous le ciel cendreux
la somme des semailles dévastées
par l’ingratitude pérenne des pluies »
Ainsi, par cet itinéraire cartographié par l’espérance d’un retour jamais assuré, les mots se confondent au paysage réinventé :
« Les larmes de l’herbe fauchée
se confondent avec la rosée
La vie est passée par ici
rasant les cimes de l’espoir
L’écorce de ce figuier porte les traces
de la légende de l’errance »
Mais malgré la formation poétique qui cherche à éloigner les temps incertains, l’inéluctable s’invite dans le coeur de l’homme qui piétine et attend le glas glaçant :
« L’ululement des effraies
C’est la nuit qui hante la nuit
et l’annonce d’une nouvelle »
Et de cette poésie mélancolique, vacillante et brumeuse, Alain Mabanckou semble s’arrêter, il est figé par la révélation funèbre, qui est aussi loin que l’espace infini de l’exil :
« C’est ici que s’achève la course du soleil
Avec lui, les jours se retirent
dans le cimetière des éléphants »
La douleur encercle le poète dont les paroles abondent mais ne savent plus comment appréhender le départ, le sien ou celui de sa mère. Alors, seules les métaphores peuvent réduire le silence assourdissant de la terrible annonce :
« J’ai peur du vide
j’ai peur de la nuit
de l’ombre qui se déploie
de ma silhouette qui se courbe
J’ai peur
du silence
j’ai peur »
Et comme il n’existe aucun remède au deuil ultime, celui de celle qui est à la source de notre existence, celle qui a accompagné nos maux, nos rêves et nos égarements, il ne reste qu’à faire revivre par tous les moyens ce qui, désormais, est enseveli dans le limon de la réminiscence :
« J’irai planter l’arbre de ma douleur
sur les terres humides
du silence près de sa tombe »
Ainsi, la poésie d’Alain Mabanckou éveille en chacun de nous une parole familière, celle de la brûlure du manque. La désincarnation du sol natal, la défection de la mémoire, la carence de la mère qui n’est plus là, comme une double malédiction pour celui qui est loin ou devenu étranger à la terre natale. Ses larmes sont les nôtres dans cette communion poétique et humaine. C’est de cette blessure sensible qu’Alain Mabanckou fait poésie, avec une stylistique épurée, remplie de justesse, comme un mouvement qui suspend le temps et les images.
Amadou Elimane Kane
La légende de l’errance, Alain Mabanckou, Récit-Poème, préface de Pius Ngandu Nkashama, éditions L’Harmattan, Paris, 1995.
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Source : SenePlus (Sénégal) – Le 18 octobre 2026
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