– Un manuscrit ancien, enveloppé d’une couverture de cuir brun foncé maintenue fermée par une cordelette en fibre naturelle. A l’intérieur, des écrits en arabe en noir apparaissent sur des pages jaunies par le temps : c’est le Coran de l’almamy Samory Touré, conservé depuis cinquante ans dans les collections françaises. Mi-juin, au Musée de l’armée, à Paris, une délégation guinéenne est venue spécialement pour consulter ce manuscrit ayant appartenu à l’une des grandes figures de la résistance à la conquête coloniale française.
Conservé dans les réserves du musée, le manuscrit rassemble plusieurs commentaires coraniques. Ce Coran de Samory Touré, mais aussi son bonnet, son chasse-mouche et une tunique de guerre ont été saisis après sa capture par l’armée française en 1898 puis son exil au Gabon. « C’est la preuve de l’immensité de ce chef de guerre. L’important est que ces objets puissent retourner à la maison », déclarait le ministre de la culture de Guinée, Moussa Moïse Sylla, lors de cette visite aux Invalides.
Au même moment, mi-juin, le ministère guinéen a engagé une demande officielle de restitution du patrimoine écrit guinéen auprès du ministère de la culture français. Une première depuis la requête formulée par Sekou Touré, premier président de la Guinée (1958-1984), qui avait demandé à la France, à l’occasion du 10e anniversaire de l’indépendance du pays, en 1968, la restitution du Coran, du sabre et du boubou de l’empereur du Wassoulou, nom de l’empire fondé par Samory Touré.
« Premiers livres en Afrique »
Cette initiative intervenait alors qu’il faisait rapatrier les dépouilles de deux grandes figures de la résistance guinéenne à la colonisation, Samory Touré lui-même, mort en exil au Gabon en 1900, et Alpha Yaya Diallo, roi de Labé et dirigeant d’une confédération islamique du Fouta, mort en Mauritanie en 1912.
La loi sur la restitution de biens culturels adoptée en mai 2026 par le Parlement permet désormais à la France d’accéder aux requêtes des Etats demandeurs à travers des décrets, sans passer par le vote d’une loi spécifique pour chaque restitution. Cette adoption a ouvert une nouvelle perspective à des demandes de restitutions parfois anciennes, et a suscité l’intérêt de nombre de pays africains.
La spécificité des demandes formulées par la Guinée est que celles-ci conservent essentiellement des écrits. « Nous visons la restitution des premiers livres en Afrique », explique Sansy Kaba Diakité, fondateur des éditions L’Harmattan Guinée. L’initiateur des 72 heures du livre, rendez-vous littéraire organisé depuis dix-huit ans à Conakry, faisait partie de la délégation en visite en France.
« Nous avons découvert dans les archives d’Aimé Olivier de Sanderval [explorateur français de l’Afrique de l’Ouest, notamment au Fouta-Djalon où il a effectué cinq séjours entre 1880 et 1919], à Caen, beaucoup de courriers d’Alpha Yaya Diallo », relate-t-il. M. Diakité se réjouit également d’avoir retrouvé dans une médiathèque en Charente-Maritime une prise de guerre de 1893, des commentaires coraniques arrachés à Kémoko Bilali Kourouma, un chef de guerre de l’armée de Samory Touré.
Reste néanmoins un obstacle dans le traitement des dossiers : le temps. « Nous sommes tout à fait conscients que les demandes sont très longues et difficiles », reconnaît Elara Bertho, spécialisée en littératures d’Afrique. Avec son collègue, le géographe Fabrice Argounès, la chercheuse française a été missionnée par les autorités guinéennes pour cartographier ces manuscrits. « Le contexte global est favorable, assure Mme Bertho. Contrairement au Bénin, nous ne demandons ni des biens royaux ni des statues. Nous demandons des manuscrits conservés dans les archives et qui n’ont jamais été exposés. »
La question de la conservation
Conakry espère accélérer les procédures en ciblant des objets conservés dans les réserves des grands musées français, notamment des ouvrages et manuscrits ouest-africains souvent « oubliés », selon la chercheuse. « Il y a un double oubli concernant les écrits africains. Le Musée du quai Branly, par exemple, n’expose aucun écrit ouest-africain. Les carrés magiques d’Ethiopie sont les seuls écrits présentés pour toute l’Afrique. Dans le département des arts de l’islam du Louvre, il est également très peu fait mention de l’Afrique subsaharienne. L’histoire intellectuelle africaine n’est donc présente dans aucun de ces deux musées », souligne-t-elle.
La première étape consiste à identifier et à cataloguer ces manuscrits guinéens entrés dans les collections françaises à la suite des guerres coloniales et aujourd’hui dispersés à Caen, à La Rochelle, à Bordeaux, au Havre et à Paris. « Dans ces villes en particulier, il y a des manuscrits faussement catalogués comme des corans. Souvent, ce sont des livres qui ont été écrits en arabe ou bien en ajami [en langues pulaar ou maninka avec l’alphabet arabe]. Ils sont pour la plupart des commentaires coraniques ou des vies de Mahomet », explique Elara Bertho.
Les chercheurs souhaitent retrouver des œuvres provenant des grands centres intellectuels de la Guinée précoloniale, notamment Timbo, Kankan ou Dinguirayé, afin de montrer les circulations au sein d’un monde islamique global et connecté. « Dans cet ensemble de manuscrits, la Guinée s’avère partie prenante d’un univers intellectuel allant du Maroc au Levant », précise la chercheuse.
Le retour de ces manuscrits pose une autre question, toute aussi cruciale : leur conservation. La Guinée ne dispose pas d’infrastructures répondant aux normes internationales en matière de température et d’humidité. Le musée national est en rénovation depuis 2022. Dans le cadre du programme « Conakry, ville créative de l’Unesco », Mamadi Doumbouya, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 2021 et élu président de la République de Guinée fin 2025, a signé un décret d’utilité publique prévoyant la construction d’un Musée du livre à Conakry. L’achèvement des travaux n’est prévu qu’en 2030.
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
