Comment Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga ont contesté les thèses faisant de l’Égypte ancienne une « civilisation blanche »

BBC Afrique – Le Caire, la capitale égyptienne, a été le théâtre d’un affrontement intellectuel inédit, dont les conclusions résonnent encore aujourd’hui.

Du 28 janvier au 3 février 1974, les plus grands égyptologues du monde, spécialistes reconnus dans leur domaine, se sont réunis dans la capitale égyptienne à l’occasion d’un colloque international organisé sous l’égide de l’UNESCO.

La rencontre avait pour thème : « Le peuplement de l’Égypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïtique ».

À l’issue de cette rencontre, de nombreuses théories élaborées par des anthropologues occidentaux pendant plus d’un siècle ont été remises en question.

BBC News Afrique revient sur cet événement. Pourquoi a-t-il marqué à jamais l’Afrique noire ? Quels en ont été les résultats, l’impact immédiat et l’héritage ?

Pour de nombreux égyptologues, historiens africains, intellectuels et dirigeants panafricanistes, le colloque du Caire constitue sans aucun doute un moment crucial. Certains le considèrent même comme un moment de gloire pour l’Afrique, tant il a contribué à remettre en cause les préjugés et les idées reçues sur les populations noires qui avaient longtemps influencé certaines études académiques.

Le débat sur l’histoire africaine

Crédit photo, Getty Images Jose A. Bernat Bacete

Légende image, Le Grand Sphinx et la pyramide de Khafré, Gizeh, Égypte.

À l’origine de cette rencontre se trouvait le projet de rédaction de l‘Histoire générale de l’Afrique, porté par l’UNESCO.

Avant même que ce travail ne soit confié à des historiens de renom, les thèses les plus répandues à l’époque, notamment dans les milieux intellectuels occidentaux, soutenaient que l’Égypte ancienne relevait d’une civilisation blanche. Autrement dit, cette brillante civilisation, qui attire encore aujourd’hui des millions de touristes chaque année, n’aurait pas pu être l’œuvre de populations africaines noires.

De leur côté, les intellectuels communément qualifiés d’« orientaux » défendaient l’idée d’une Égypte ancienne d’origine sémitique.

À l’exception de Cheikh Anta Diop, rares étaient alors les grandes figures intellectuelles qui admettaient que l’Égypte ancienne appartenait à une civilisation noire.

Contacté par l’UNESCO pour rédiger le volume II de l’Histoire générale de l’Afrique, l’historien, scientifique et chercheur sénégalais posa trois conditions avant d’accepter cette mission.

Il demanda d’abord l’organisation d’un colloque réunissant des chercheurs de renommée mondiale afin de débattre de l’origine du peuplement de l’Égypte ancienne. Il souhaitait ensuite qu’un état des lieux du déchiffrement de l’écriture méroïtique soit réalisé. Enfin, il réclama la mise en place d’une couverture aérienne du continent africain.

Ces conditions ayant été acceptées, l’UNESCO organisa finalement, du 28 janvier au 3 février 1974 au Caire, en Égypte, un colloque international consacré au peuplement de l’Égypte ancienne et au déchiffrement de l’écriture méroïtique.

Les éminents participants du colloque

Crédit photo, Unesco

Légende image, Une photo montrant une façade avec l’inscription Unesco et des drapeaux des pays membres alignés.

Au total, ils étaient vingt spécialistes, cinq observateurs, deux représentants de l’Unesco venant de 14 pays à prendre part à ce symposium.

Presque tout le gotha intellectuel mondial parmi les égyptologues de l’époque était présent, à l’exception de quelques historiens célèbres comme Joseph Ki-Zerbo de la Haute-Volta (Burkina Faso) absent de ce colloque.

Parmi les sommités présentes, on peut citer entre autres Nicole Blanc, (Ecole des Hautes Etudes de Paris), Jean Devisse, (Université de Paris VIII), Jean Vercoutter, (Institut de papyrologie et d’égyptologie de l’université de Lille), PL Sinnie, (Université de Calgary -Canada), Säve Söderberg, (Université d’Uppsala (Suède), S. Husain de l’organisation des antiquités égyptiennes, W. Kaiser (Institut allemand d’archéologie du Caire) etc.

Deux hommes, historiens, africains noirs, vont devoir défendre mais pas uniquement, prouver scientifiquement que l’Egypte ancienne appartient bel et bien à une civilisation nègre, comme ils le défendent depuis des années.

Il s’agit de Cheikh Anta Diop, de l’Université de Dakar et Théophile Obenga, de l’Université Marien Ngouabi du Congo.

Parmi les observateurs, on peut mentionner V. L. Grottanelli, (Institut d’ethnologie de l’université de Rome-Italie), S. Habble Sélassié, (Université Hailé Sélassié I d’Ethiopie) et un journaliste sénégalais du quotidien national Le Soleil, invité à couvrir le colloque.

La rencontre s’est déroulée en deux temps : la première partie du 28 au 31 janvier 1974 a été consacrée au  »Peuplement de l’Egypte ancienne ».

Quant à la seconde partie qui portait sur  »le déchiffrement de l’écriture méroïtique », elle a eu lieu du 1er au 3 février 1974.

La confrontation des thèses sur l’origine de l’Egypte ancienne

Crédit photo, Anadolu via Getty Images

Légende image, Vue sur les pyramides, l’une des sept merveilles du monde

Dans sa présentation consacrée au thème principal du colloque, le professeur Jean Vercoutter souligne que la majorité des égyptologues estiment que « la population primitive de la vallée du Nil, égyptienne et nubienne, dès le Prédynastique et jusqu’à la Première dynastie, appartenait à une race brune méditerranéenne ou euro-africaine, souvent improprement appelée « hamite » ou « khamite » ».

Le chercheur de l’Institut de papyrologie et d’égyptologie de l’université de Lille affirme que cette population serait « leucoderme », autrement dit blanche, « même si sa pigmentation est foncée, pouvant aller jusqu’au noir ».

À l’instar de nombreux anthropologues et historiens occidentaux de son époque, Jean Vercoutter considère que l’Égyptien ancien serait donc « d’origine africaine, sans être nègre au sens où on l’entend habituellement ».

Il soutient que « même les égyptologues convaincus du caractère essentiellement africain de la civilisation égyptienne insistent sur le fait que la population qui a créé cette civilisation n’était pas nègre ».

Ce point de vue est alors largement partagé parmi les égyptologues occidentaux. Nombre d’entre eux s’appuient sur les travaux d’anthropologues comme Gaston Maspero, Arthur de Gobineau ou Samuel George Morton, qui défendent l’idée d’une Égypte ancienne blanche ou issue d’une « race pharaonique caucasienne ».

Invité à présenter ses travaux, l’historien et penseur sénégalais Cheikh Anta Diop commence par remettre en question les thèses dominantes sur le peuplement de l’Égypte et l’identité raciale des anciens Égyptiens.

« Le plus souvent, dit-il, on affirme catégoriquement que les Égyptiens étaient des Blancs sans fournir de preuves. »

« Tous les honnêtes profanes ont alors l’impression qu’une telle affirmation doit nécessairement s’appuyer sur des travaux solides antérieurement établis, alors qu’il n’en est rien. C’est ainsi qu’on a faussé l’esprit de tant de générations », dénonce-t-il.

Selon lui, « l’anthropologie est loin d’avoir établi l’existence d’une race égyptienne blanche ; elle tendrait même à démontrer le contraire ».

Cheikh Anta Diop affirme également que « les représentations humaines de la protohistoire et de la période dynastique ne correspondent nullement à l’idée que les anthropologues occidentaux aiment à se faire de la race égyptienne ».

« Beaucoup d’auteurs contournent aujourd’hui la difficulté en parlant de Blancs à peau rouge et de Blancs à peau noire, sans que leur bon sens cartésien en soit choqué », déclare-t-il.

Dans sa communication, il développe une démonstration détaillée fondée sur l’histoire du peuplement de l’Égypte, les témoignages des sources anciennes et des arguments scientifiques visant à montrer que l’Égypte ancienne relevait d’une « civilisation nègre ».

« Partout où le type racial autochtone est représenté avec un minimum de netteté, il apparaît négroïde. Nulle part les éléments indo-européens et sémites ne sont représentés, même comme simples citoyens jouissant de leur liberté, et encore moins sous les traits d’un chef local. Ils apparaissent invariablement comme des étrangers soumis », fait observer Cheikh Anta Diop.

Selon lui, « les traits typiquement négroïdes des pharaons Narmer, fondateur de la Ire dynastie, Djeser de la IIIe dynastie, Chéops, bâtisseur de la Grande Pyramide, Mentouhotep, fondateur de la XIe dynastie au teint noir foncé, Sésostris Ier, la reine Ahmosis-Néfertari et Aménophis Ier montrent que toutes les classes de la société égyptienne appartenaient à la même race noire ».

Pour étayer sa thèse, il invoque les auteurs gréco-romains qui, parfois à la suite d’observations directes en Égypte, ont évoqué l’apparence des anciens Égyptiens.

« Leur convergence est impressionnante et constitue un fait objectif difficile à minimiser ou à dissimuler », explique-t-il, en citant notamment Hérodote, Aristote, Apollodore, Lucien et Diodore de Sicile.

Cheikh Anta Diop rappelle qu’Hérodote, évoquant l’origine des Colches, écrit : « Manifestement, les Colchidiens sont de race égyptienne. » L’historien grec ajoute qu’il s’est fondé sur plusieurs indices, notamment « la peau noire et les cheveux crépus » ainsi que la pratique de la circoncision.

Selon Cheikh Anta Diop, Aristote a également laissé un témoignage sur les Égyptiens et les Éthiopiens qui corrobore, à ses yeux, les observations d’Hérodote.

L’historien sénégalais cite aussi Volney, qui écrit à propos des Égyptiens : « Tous ont le visage bouffi, l’œil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse : en un mot, un vrai visage de mulâtre. » Après sa visite du Sphinx, Volney affirme avoir retrouvé dans ses traits l’image évoquée par Hérodote, concluant que les anciens Égyptiens étaient « de vrais Nègres de l’espèce de tous les naturels d’Afrique ».

Évoquant la manière dont les Égyptiens se désignaient eux-mêmes, Cheikh Anta Diop affirme que « les Égyptiens n’avaient qu’un terme pour se désigner eux-mêmes : Kmt, les Noirs, littéralement ».

« C’est le terme le plus fort qui existe en langue pharaonique pour indiquer la noirceur. Il est écrit avec un hiéroglyphe représentant un morceau de bois carbonisé et non des écailles de crocodile », explique-t-il.

Selon lui, ce mot est à l’origine de la racine « kamit », largement reprise dans la littérature anthropologique moderne. Il estime également que la racine biblique « Kam » en dériverait.

« Il a donc fallu faire subir aux faits une véritable distorsion pour que ce terme puisse aujourd’hui signifier « blanc » pour certains », ironise Cheikh Anta Diop.

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Abdou Aziz Diédhiou

BBC Afrique News

 

 

 

 

 

Source : BBC Afrique

 

 

 

 

 

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