L’expression wolof « Seuy xaré lë », qui signifie que le mariage serait une guerre ou une bataille, lorsqu’elle est mobilisée pour naturaliser l’idée que le mariage constituerait une épreuve de souffrance pouvant aller jusqu’au « martyre religieux » constitue une dérive herméneutique grave au regard du droit islamique. Elle procède d’une rationalité socio-culturelle qui projette sur l’institution matrimoniale des logiques d’endurance et de domination étrangères à la normativité du fiqh.
En droit islamique, et particulièrement dans le Malékisme, le mariage (nikāḥ) est un contrat structuré par des obligations réciproques, dont la finalité est la réalisation de la sakinah (tranquillité), de la mawadda (affection) et de la raḥma (miséricorde). La requalification de la violence conjugale en »sacrifice méritoire’ constitue une altération des finalités mêmes de la loi islamique (maqāṣid al-sharīʿa), qui visent la préservation de la vie, de l’intégrité physique et de la dignité humaine.
Cette contradiction apparaît avec une clarté particulière à la lumière de la Sourate 65, At-Talaq (le divorce), qui encadre juridiquement les situations de crise conjugale. Loin de consacrer une logique de souffrance ou de domination, ce texte impose des règles visant à limiter le préjudice : traitement équitable, interdiction de nuire à l’épouse ( » ne leur causez pas de tort pour les contraindre « ), encadrement de la séparation et maintien des droits matériels, notamment le logement et la subsistance. L’interdiction explicite de porter atteinte à l’épouse dans le cadre du divorce invalide toute tentative de légitimation de la violence dans le mariage lui-même. Du point de vue du raisonnement juridique malékite, le principe cardinal « lā ḍarar wa lā ḍirār » (pas de préjudice ni de réciprocité dans le préjudice) fonde un droit à la protection qui prime sur toute injonction sociale à l’endurance. La reconnaissance du ḍarar comme cause légitime de dissolution du mariage démontre que la souffrance infligée n’est jamais sacralisée, mais juridiquement sanctionnée. Une femme victime de violence dispose ainsi du droit de saisir l’autorité judiciaire afin d’obtenir la séparation. La violation envers l’homme est également non admise.
Dans la tradition juridique islamique, l’articulation entre organisation familiale et stabilité sociale s’inscrit dans la théorie des maqāṣid al-sharīʿa, notamment à travers la préservation de la descendance (ḥifẓ al-nasl) et de la dignité humaine. Le mariage n’y est pas seulement un cadre privé, mais un dispositif structurant de l’ordre social, garantissant la stabilité des filiations, la transmission des normes et la formation d’individus aptes à assumer des responsabilités juridiques et civiques. À l’instar de Al-Shāṭibī, les juristes classiques ont souligné que la réalisation des finalités de la loi suppose un environnement social équilibré, conférant au mariage une fonction essentielle dans les dynamiques de développement. Son altération, notamment par la normalisation de la violence, constitue dès lors un facteur de désorganisation sociale compromettant la réalisation du bien-être collectif (maṣlaḥa).
Les dérives herméneutiques occupent aujourd’hui une place non négligeable dans certaines pratiques se réclamant de l’islam. Fondées sur des lectures partielles ou instrumentalisées, elles produisent un discours dont la cohérence ne procède ni des sources scripturaires ni du raisonnement juridique classique, mais de logiques de domination et de pesanteurs culturelles érigées en normes religieuses. Il en résulte une confusion normative où l’interprétation supplante la règle.
Lorsque ces dérives affectent le mariage, leurs effets excèdent la sphère privée. Elles altèrent la fonction même de la cellule familiale, cadre premier de socialisation où se structurent les représentations de la dignité, de l’altérité et de la responsabilité. La normalisation de la violence y institue une normativité déviante, produisant des subjectivités fragilisées et un rapport altéré à la règle.
Pour le juriste, l’enjeu dépasse la seule critique morale ou théologique. Il s’agit d’une question de cohérence normative globale : le galvaudage des principes matrimoniaux affecte le droit de la famille, mais également la construction de la citoyenneté et, à terme, l’efficacité des politiques publiques. C’est dans la famille que se forme le futur sujet de droit. Le mariage, dans sa conception juridique islamique, constitue ainsi une initiation à la responsabilité, à la réciprocité des droits et devoirs et à l’organisation harmonieuse des liens sociaux. Le reconfigurer comme un espace de lutte, au nom d’un idéal mal compris, compromet non seulement les équilibres familiaux, mais aussi la structuration sociale, la lutte contre l’indiscipline et les dynamiques de développement.
On ne peut donc, dans le souci de mettre le droit au service du développement, faire l’économie d’une réflexion approfondie sur le mariage et sur l’impact de sa conception dans la société.
Aissata Ahmedou Tidjane Bal
Juriste en droit publique – Spécialiste de la lutte contre le crime organisé.
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