La crainte révérencielle et les voiles de l’intellectuel

Très cher « Denndi » Mamadou Youri SALL, contredire l’érudit, Oustaz Amadou Yéro Kidé (paix à son âme), seulement après sa disparition, alors que vous aviez tout le temps de son vivant pour discuter, questionner et réfuter ses interprétations, ressemble davantage à un manque de courage intellectuel qu’à une véritable controverse d’idées. La rigueur intellectuelle commande de répondre aux arguments lorsqu’ils sont encore portés par celui qui les défend, et non de mener, après sa mort, un débat auquel il ne peut plus prendre part. Le prix d’une plume engagée est d’être incompris par ceux qui préfèrent les voiles du conformisme à l’évidence de ce qu’il faudrait pourtant avoir le courage de comprendre. Le Professeur Mbaye Thiam de l’UCAD, historien et archiviste, disait :  » L’histoire ne saurait être un miroir dans lequel on contemple quelque fierté que ce soit. Elle sert, entre autres, à évaluer sa trajectoire pour conforter les acquis et construire un parcours de PROGRÈS ».

Comment celui qui prétend produire ou transmettre du savoir peut-il rechercher la vérité s’il reste prisonnier de ses appartenances, de son histoire et de ses propres représentations ?

Pour répondre à cette question, il faut une véritable transformation de l’intellectuel au confluent de son être et de son inexistante. La répétition est pédagogique : il faut le redire. Oui, nos sociétés sont peuplées de savants voilés que nous avons souvent appelés des intellectuels « Mahjub ». Ceci étant, poursuivons le développement de la réflexion.

Un véritable lettré, intellectuel, savant ou, plus simplement, toute personne consciente de ses responsabilités doit craindre le Seigneur dans l’apparent comme dans le caché. Cette crainte révérencielle devrait être d’autant plus présente chez ceux qui produisent, transmettent ou influencent le savoir, c’est-à-dire les enseignants, les historiens, les religieux, les hommes politiques et, plus largement, tous les porteurs de voix. L’intellectuel ne peut prétendre accéder au savoir véritable sans interroger son être, ses appartenances, ses conditionnements et ses voiles. La connaissance devient alors une démarche de dévoilement et non simplement une accumulation de données. 

Faudrait-il rappeler que notre condisciple et ami Cheikh Oumar Diagne avait été critiqué et traité de tous les noms lorsqu’il avait affirmé que nos ancêtres tirailleurs ne devraient pas être célébrés ? Or, tout récemment, son point de vue sur cette partie de notre histoire semble avoir trouvé un écho, voire une forme de confirmation, dans les propos de l’ancien diplomate et Premier ministre français Dominique de Villepin. Celui-ci a déclaré que, s’il accédait à la présidence de la République, il ferait entrer au Panthéon un tirailleur sénégalais, au nom du devoir de reconnaissance de la France envers ces soldats africains.

Donc, quelle différence fondamentale y a-t-il entre ces deux opinions, sinon qu’elles sont exprimées depuis des perspectives et des positions différentes ?

L’un insiste sur la nécessité de regarder lucidement le rôle des tirailleurs dans l’histoire coloniale, tandis que l’autre met en avant la dette historique et la reconnaissance que la France leur doit. La question mérite donc d’être posée : pourquoi une même réalité historique peut-elle susciter l’indignation lorsqu’elle est formulée par l’un, et être considérée comme un devoir de mémoire lorsqu’elle est exprimée par l’autre ? Par conséquent, nous pensons que le chercheur Mamadou Youri SALL a commis une erreur en sortant de la SALLe des récits authentiques pour se retrouver dans la SALLe de l’incohérence de ses explications sur certains points (voir l’émission Ngalu du 5 septembre 2026). Il faut donc reprendre la main de « Denndi » pour le réorienter vers la SALLe de la vérité.

Nous ne pensons pas que la volonté de réinterpréter l’histoire, d’omettre certains faits ou de passer sous silence certaines réalités, lorsqu’elle est motivée par des considérations de fierté ou par le désir de préserver une certaine image de nos ancêtres, puisse véritablement contribuer à la valorisation et à la vulgarisation du « Pulaagu » ou à la compréhension de l’histoire et de la révolution du « Fouta Toro ». Il ne s’agit évidemment pas de juger nos ancêtres avec les critères de notre époque, ni de nier la complexité des contextes historiques dans lesquels ils ont vécu. Il s’agit plutôt d’accepter que notre histoire comporte aussi ses zones d’ombre, ses contradictions et ses erreurs. La crainte révérencielle consiste précisément à avoir l’humilité et l’audace intellectuelle de les reconnaître, sans chercher systématiquement à embellir les faits historiques au moyen de récits ou de fables dépourvus de fondements solides.

Nous sommes au 21ᵉ siècle, à une époque où les outils technologiques permettent d’accéder à une quantité considérable de sources et de données anciennes. Cela devrait nous encourager à approfondir nos recherches, à confronter les sources et à accepter la discussion scientifique, plutôt qu’à nous enfermer dans des récits construits uniquement sur la mémoire, la fierté ou les convictions personnelles. La recherche historique n’est jamais totalement exempte de limites, d’interprétations ou de débats. Mais précisément pour cette raison, elle exige davantage de rigueur, d’honnêteté intellectuelle et d’humilité de la part de ceux qui prennent la parole au nom de l’histoire. Valoriser notre héritage ne signifie pas nécessairement le présenter sous un jour exclusivement glorieux. Au contraire, reconnaître ses grandeurs comme ses erreurs peut être l’une des formes les plus sincères de respect envers ceux qui nous ont précédés et envers les générations qui nous suivront. Enfin, il faut rappeler qu’un intellectuel qui ne parvient pas à fixer le manteau de son être dans le vide de son existence, afin de se retrouver lui-même NU, serait incapable de produire une véritable analyse scientifique, même s’il dispose de toutes les données nécessaires. Cette incapacité demeurera voilée par son propre manteau d’existence. 

Comprendra qui pourra.

@Yoo Alla Faabo !!!

 

 

Abdoul Bocar GUISSÉ (Informaticien)

 

 

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