– Un mot dans l’air. A peine élu, Bally Bagayoko, le nouveau maire « insoumis » de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), a dû subir des remarques insultantes et racistes, se défendre de propos qu’il n’avait pas tenus et justifier ses compétences alors qu’il est diplômé, cadre à la RATP et conseiller municipal à Saint-Denis depuis vingt-cinq ans. « Un cas d’école », constate Maboula Soumahoro, professeure en civilisation américaine à l’université de Tours. « Les attaques et les sous-entendus auxquels il a dû répondre en gardant son calme sont une illustration parfaite de la “charge raciale” qui pèse sur les personnes racisées. »
L’expression a émergé en 2017 sous la plume de cette chercheuse, dans une tribune publiée dans le quotidien Libération. La formule décrit l’état d’hypervigilance et la capacité d’adaptation des personnes victimes de racisme, jusqu’à modifier leur comportement et affecter leur santé physique et psychique. Ce processus débute dès l’école pour les enfants issus de l’immigration, face à un « racisme au quotidien », souvent « diffus » et « insidieux », constatait, en juin 2025, le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme. La pression psychologique les entraîne, selon le rapport, « à planifier constamment des éléments de leur vie pour anticiper le racisme ».
Médiatisée dans le sillage du mouvement américain Black Lives Matter de 2013, la charge raciale suscite depuis une dizaine d’années de nombreux témoignages sur les réseaux sociaux, dans des podcasts ou des articles de presse. « On apprend dès le plus jeune âge qu’il faut être exemplaire, ne pas choquer ou blesser lorsqu’on explique pourquoi une situation est discriminatoire et raciste à des personnes en situation de déni, convaincues que le racisme n’existe pas en France », explique l’essayiste afroféministe Douce Dibondo, autrice de La Charge raciale. Vertige d’un silence écrasant (Fayard, 2024).
L’expression fait écho à la notion féministe de « charge mentale », utilisée pour la première fois en 1984 par la sociologue Monique Haicault, pour décrire la fatigue des femmes de devoir gérer seules les deux espaces-temps intimement mêlés du travail et de la maison. De la même façon que les femmes sont socialisées dès l’enfance à anticiper ou à résoudre les soucis du quotidien, les personnes noires, arabes ou asiatiques sont assignées très tôt à devoir gérer des microagressions racistes, à les désamorcer sans faire de vagues.
Si la formulation est récente, elle s’inspire de nombreux penseurs et penseuses qui, depuis plus d’un siècle, « ont exploré les mécanismes du racisme et les ont assimilés à une charge », précise Maboula Soumahoro, autrice de l’ouvrage Le Triangle et l’Hexagone : réflexions sur une identité noire (La Découverte, 2020).
« Expérience étrange »
A l’aube du XXe siècle, l’intellectuel noir américain William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963), pionnier de la pensée antiraciste, met en évidence dans Les Ames du peuple noir (1903) la « double conscience » des descendants d’esclaves aux Etats-Unis, cette « sensation bizarre » de se percevoir à travers son propre regard, mais aussi à travers l’image méprisante et stéréotypée que leur renvoie la société. W. E. B. Du Bois décrit le « sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre, de mesurer son âme à l’aune d’un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante ».
Cette « double vue », source de lucidité et de clairvoyance, génère aussi des tensions intérieures liées au fait de ne jamais parvenir à être pleinement reconnu pour ce que l’on est. « Etre un problème est une expérience étrange », écrit Du Bois, qui invite à reformuler ce « problème noir » comme un « problème blanc », produit par la société blanche et sa construction sociale et historique des races.
En France, l’écrivain et psychiatre martiniquais Frantz Fanon (1925-1961) a, lui aussi, mis en lumière cette condition noire vécue à travers le regard de l’autre, après qu’un enfant l’a désigné comme « nègre » dans un train, « premier geste d’une objectification qui “emprisonne” et qui déshumanise », souligne la sociologue Solène Brun dans une tribune au Monde. « Qu’était-ce pour moi, sinon un décollement, un arrachement, une hémorragie qui caillait du sang noir sur tout mon corps ? Pourtant, je ne voulais pas cette reconsidération, cette thématisation. Je voulais tout simplement être un homme parmi d’autres hommes », écrit Fanon dans Peau noire, masques blancs (Paris, Seuil, 1952).
Pour l’historien Pap Ndiaye, la charge raciale est l’héritière, en France, de la longue histoire des représentations racialisées issues de l’histoire coloniale depuis l’esclavage. Dans La Condition noire (Calmann-Lévy, 2008), il note que les répertoires dévalorisants qui servaient à justifier l’exploitation et la violence coloniales restent vivaces, bien que, de nos jours, ils relèvent en principe des tribunaux. L’actuel ambassadeur auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg s’était vu qualifié de « cannibale » quand il était ministre de l’éducation nationale (2022-2023). L’auteur de l’injure raciste a, depuis, été jugé et condamné.
La charge est d’autant plus forte que la personne visée sort du rôle social qui lui est généralement attribué par la société. « L’obsession pour l’identité noire de Bally Bagayoko montre bien qu’une partie de la société française n’est pas aussi aveugle à la lecture des corps et à la race qu’elle le prétend », souligne Maboula Soumahoro, qui plaide pour sortir du « silence assourdissant » et du « déni toxique » de ce fardeau existentiel.
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