– Iran, Gaza, Russie, Venezuela, Mali… Rarement porteurs de bonnes nouvelles, ces pays et régions du monde ont monopolisé une bonne part de l’attention médiatique ces derniers mois, et certains sont même au centre de l’actualité depuis des années. Un étrange paradoxe, parfois ignoré du grand public, veut pourtant que l’accès à une presse libre et indépendante sur ces terrains d’intérêt majeur soit en grande partie entravé, empêché par des autorités soucieuses de maîtriser le récit qu’elles entendent imposer au monde.
A cet égard, l’Iran a battu un triste record : les communications (Internet et téléphone) ont été coupées ou fortement réduites par le pouvoir, du 28 février au 26 mai, date à laquelle elles ont été partiellement rétablies. Alors que la République islamique est au cœur du chaos mondial qu’a provoqué la guerre déclenchée par Israël et les Etats-Unis il y a trois mois, les informations sur les bombardements, les victimes, les dommages militaires ou les jeux de pouvoir n’en sont sorties qu’au compte-gouttes.
Un même black-out avait soustrait aux yeux du monde les contestations et la répression d’une ampleur inédite (plusieurs milliers, voire dizaines de milliers, de morts) qui, en décembre et janvier, avaient fait vaciller le pays. Certes, l’Iran n’a jamais été un parangon de transparence, et la censure s’y exerce régulièrement. Mais ce recours sans précédent au verrouillage informationnel laisse une grande partie de la population coupée de l’extérieur, et les journalistes tributaires des intermittences de connexion.
A l’autre bout du Proche-Orient, Israël affiche aussi une politique de censure sans équivalent dans son histoire : le gouvernement interdit aux médias internationaux l’accès à la bande de Gaza depuis plus de deux ans et huit mois, quand a débuté la guerre d’anéantissement déclenchée en représailles à l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023. Et, comme pour appuyer de la manière la plus macabre qui soit cette stratégie d’effacement, l’armée israélienne a, au cours de cette même période, tué quelque 220 journalistes palestiniens, devenus les yeux et les oreilles de la planète sur place, selon Reporters sans frontières.
« Un goulag de l’information »
D’autres « points chauds » du globe sont tout aussi cadenassés par les pouvoirs en place. Au plus fort d’une crise susceptible de changer le sort du pays et de remodeler la géopolitique régionale, des journalistes ont été interdits d’entrée, voire arrêtés, au Venezuela, après l’enlèvement du président Nicolas Maduro par les Etats-Unis, au début du mois de janvier.
Au Mali, ébranlé par les attaques d’ampleur menées par les djihadistes et les indépendantistes touareg, le 25 avril, la diffusion de la plupart des médias francophones, accusés de « désinformation », est suspendue ; une pratique également adoptée par les juntes au Niger et au Burkina Faso. Ces trois pays du Sahel connaissent une « fermeture progressive de l’espace de l’information et des campagnes gouvernementales pour influer sur les narratifs, censurer et punir ceux qui peuvent y contrevenir », estimait, le 5 mai, sur RFI, Ousmane Diallo, chercheur au bureau régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale. Pour lui, « le Sahel est devenu un goulag de l’information ».
Ailleurs, de la Russie au Maghreb, en passant par les pays du Golfe, Cuba, la Birmanie ou l’Afghanistan, les accréditations permettant à la presse d’exercer son travail sont délivrées avec parcimonie, ou tout bonnement refusées. En Russie s’ajoutent à cela, depuis plusieurs semaines, la coupure d’Internet et le blocage de la chaîne Telegram, qui jusqu’alors faisait office de fenêtre sur le monde. Dans une formule hybride, prisée par des pays comme la Chine, les journalistes travaillent sous étroite surveillance.
La manœuvre n’est pas nouvelle dans les régimes autoritaires ou illibéraux, mais la pratique s’étend et touche désormais des pays qui se targuent d’être des démocraties. Le cas d’Israël est d’autant plus paradoxal que le gouvernement continue d’accorder des permis aux journalistes pour travailler sur son territoire et en Cisjordanie.
« Ennemis du peuple »
Plus insidieuses encore que les restrictions imposées à la présence d’une presse libre et diverse sur les points les plus chauds de la planète, de nouvelles pratiques s’installent, érigées en exemple par les représentants de ce qui fut un modèle de démocratie et de liberté de la presse : les Etats-Unis. Le président Donald Trump, fidèle aux « faits alternatifs » théorisés lors de son premier mandat (2017-2021), multiplie les insultes, les menaces et les procès contre des journalistes et des médias critiques de son action, qu’il qualifie volontiers d’« ennemis du peuple ».
Lui-même poste sur son réseau Truth Social des photos générées par l’intelligence artificielle. A charge pour les journalistes d’en vérifier la véracité. Cette pratique, qui se généralise, renforce dans des proportions inédites le brouillage entre les faits et les réalités alternatives conçues pour polariser les opinions publiques, hystériser les débats et se substituer au pluralisme des idées, légitime dans toute société ouverte.
Contrairement à ce que pourrait laisser penser la masse d’images et de sons qui tombent sur nos écrans à jet continu, le monde et la compréhension des événements qui s’y déroulent sont donc de plus en plus soustraits à la vue de témoins extérieurs, journalistes et organisations internationales. Les nouvelles formes de censure laissent le champ libre aux propagandistes de tout bord.
Le nouvel horizon ouvert par l’exploitation d’images par satellite venues du ciel – qui permet aux journalistes de travailler littéralement « hors-sol » – ne remplacera jamais le journalisme de terrain. Le champ médiatique mondial est en voie accélérée de rétrécissement. Le chaos anxiogène de l’actualité exigerait pourtant plus de vérité et de transparence.
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