John Dramani Mahama, président du Ghana : « La reconnaissance pleine et entière de l’histoire de l’esclavage est essentielle, pour l’humanité tout entière »

Dans une tribune au « Monde », le chef de l’Etat ghanéen annonce le dépôt d’une résolution à l’Assemblée générale des Nations unies appelant à reconnaître formellement et à mettre en place un processus de réparation de « l’une des plus grandes tragédies morales de l’histoire humaine » : la traite transatlantique.

Le MondeLe 6 mars, mon pays a célébré le 69ᵉ anniversaire de son indépendance [en 1957]. Dans mon allocution à la nation, j’ai évoqué le courage et la détermination de nos dirigeants fondateurs, qui ont su rester fermes face à d’immenses obstacles pour assurer notre liberté. Kwame Nkrumah [dirigeant de la Côte-de-l’Or britannique de 1952 à 1957, puis du Ghana indépendant comme premier ministre de 1957 à 1960 et président de la République de 1960 à 1966] nous a toujours rappelé que l’indépendance politique demeure incomplète tant que le système international qui structure nos économies et nos opportunités n’est pas transformé.

C’est dans cet esprit que le Ghana présentera, le 25 mars, une résolution à l’Assemblée générale des Nations unies appelant à la reconnaissance formelle de l’une des plus grandes tragédies morales de l’histoire humaine : la traite transatlantique et la mise en esclavage des Africains comme crime contre l’humanité, ainsi que la nécessité d’engager un processus de réparation.

Cette initiative ne vient pas seulement du Ghana. Elle bénéficie du soutien de l’Union africaine, de la Communauté des Caraïbes (Caricom) et d’une coalition croissante de pays du Sud global. Ensemble, nous ne cherchons pas à rouvrir de vieilles blessures, mais à les reconnaître avec honnêteté. Nous cherchons collectivement à guérir les blessures du passé et à œuvrer pour la justice, d’une manière qui renforce notre avenir commun.

L’appel à la justice réparatrice n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une longue tradition de résistance, de plaidoyer et de réflexion morale qui traverse les siècles. Des premiers dirigeants africains qui protestaient contre la capture et la vente de leurs peuples aux luttes de la révolution haïtienne, jusqu’aux mouvements post-indépendance qui ont façonné le monde moderne, la quête de justice n’a jamais cessé.

Au cours des dernières décennies, cette tradition a pris une forme institutionnelle. La déclaration d’Abuja de 1993 a reconnu l’esclavage et la traite des Africains comme un crime sans précédent. La Commission des réparations de la Caricom a élaboré un cadre complet pour la justice réparatrice. La déclaration d’Accra de 2023 a réaffirmé l’engagement collectif de l’Afrique en faveur de cette cause. Récemment, l’Union africaine a déclaré la période 2026-2035 décennie d’action pour les réparations et le patrimoine africain, soulignant l’urgence et la légitimité de ce débat international.

La proposition que nous présentons aux Nations unies s’appuie sur ces bases. Elle vise à faire passer la communauté internationale de la reconnaissance à l’action, de la prise de conscience de l’injustice historique à un dialogue structuré sur les réparations.

Il ne s’agit pas de culpabiliser collectivement les générations présentes. Il ne s’agit pas non plus de revisiter l’histoire dans le but de diviser. Il s’agit plutôt de comprendre comment les injustices du passé façonnent les inégalités contemporaines, et comment un examen plus honnête de cette histoire peut contribuer à un ordre international plus juste et plus inclusif.

Bâtir une prospérité partagée

La traite transatlantique et le système qu’elle a nourri ont bouleversé des sociétés entières, extrait des richesses humaines et économiques à une échelle sans précédent et eu un impact durable qui continue d’influencer les trajectoires de développement, les opportunités et les vulnérabilités à travers le monde. La reconnaissance pleine et entière de l’histoire de l’esclavage est essentielle – non seulement pour l’Afrique et sa diaspora, mais pour l’humanité tout entière. La communauté internationale a déjà accompli des pas importants. La Déclaration et le Programme d’action de Durban de 2001 ont reconnu la traite transatlantique comme un crime contre l’humanité. Toutefois, il reste encore à traduire cette reconnaissance en dialogue réel et en voies concrètes de réparation.

L’Afrique forge le débat sur les réparations, en partant d’une perspective issue de ses propres traditions intellectuelles et morales – une perspective selon laquelle l’injustice ne disparaît pas simplement avec le temps, mais exige un effort conscient pour être reconnue et réparée. Cette vision rejoint les principes fondamentaux du droit international et des droits humains, qui affirment que certains torts appellent une responsabilité durable.

Au cœur de cette démarche se trouve un engagement en faveur d’un partenariat. Le processus que nous proposons est un processus d’échange – réunissant Etats, institutions, chercheurs et communautés afin d’explorer des approches constructives et tournées vers l’avenir de la justice réparatrice. Celles-ci peuvent inclure des investissements dans l’éducation, la santé, la restauration culturelle et les opportunités économiques, afin de combler des écarts persistants et de bâtir une prospérité partagée.

Nous devons également reconnaître la dimension humaine de cette histoire, notamment la manière dont les systèmes d’esclavage ont enraciné des inégalités qui ont affecté des générations entières, en particulier les femmes et les familles. Un examen complet de ce passé exige que nous reconnaissions ces réalités et que tout processus de réparation soit inclusif et global.

Le monde d’aujourd’hui est confronté à de nombreux défis interdépendants – inégalités, sous-développement, crise climatique, instabilité mondiale. Répondre aux injustices historiques n’est pas distinct de ces défis ; c’est une condition pour bâtir la confiance et la coopération nécessaires afin de les affronter ensemble. L’initiative du Ghana aux Nations unies est donc une invitation – une invitation à une discussion honnête, au dialogue constructif et à l’action collective. Une invitation à aller au-delà de la reconnaissance pour avancer vers des mesures concrètes qui renforcent la justice, la dignité et le progrès partagé.

Depuis des siècles, les voix exigeant la justice n’ont jamais cessé – à travers les continents, les générations et les institutions. Aujourd’hui, nous avons l’occasion d’écouter, de répondre et d’agir. Un crime d’une telle ampleur appelle non seulement un travail de mémoire, mais aussi une prise de responsabilité. Et en assumant ensemble cette responsabilité, nous faisons un pas vers un monde plus juste et plus uni.

 

 

John Dramani Mahama est le président de la République du Ghana.

Source : Le Monde

 

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