Le Monde – Américains, Haïtiens, Français originaires de Guadeloupe ou de Martinique… et désormais aussi Béninois. Six mois après l’ouverture du portail My Afro Origins, une plateforme qui permet aux afro-descendants de demander la nationalité béninoise pour 100 dollars (quelque 85 euros), trente et une personnes ont reçu, lors de deux cérémonies le 27 décembre 2025 puis le 3 janvier à Cotonou, une attestation de nationalité en présence des ministres de la justice et des affaires étrangères du pays.
Depuis l’adoption, en septembre 2024, d’une loi autorisant toute personne afro-descendante majeure résidant hors du continent africain à déposer une demande, plusieurs milliers de demandes ont été déposées. Un engouement qui a submergé les services dédiés, qui n’ont que quelques mois pour traiter les dossiers. D’après nos informations, une centaine d’attestations de nationalité a été délivrée, étape précédant l’attribution officielle.
En juillet 2025, la chanteuse américaine Ciara, le rappeur haïtien Joseph Gabendy et l’entrepreneur français David Smeralda, directeur de Rolling Stones Africa, avaient été les premiers à obtenir ainsi la nationalité béninoise, donnant une publicité à l’initiative qui n’est pas sans rappeler « l’année du retour » lancée en 2019 au Ghana.
« Je le vois comme un processus de réparation mentale et psychologique et un acte de réparation pour la lignée », explique Maryse Isimat-Mirin, enseignante et formatrice originaire de Guadeloupe. Pour cette militante de longue date du droit au retour des afro-descendants en Afrique, le déracinement des Africains réduits en esclavage est un « traumatisme » qui s’est transmis de génération en génération. Selon les Nations unies, plus de 15 millions de personnes ont été victimes de la traite transatlantique instaurée entre le XVIe et le XIXe siècle, entre le continent africain et les Amériques.
Simplicité de la démarche
« Ce qui est intéressant dans la démarche du Bénin, c’est qu’elle accueille tous les afro-descendants », souligne Mme Isimat-Mirin. Pour bénéficier de la nationalité béninoise, les intéressés doivent démontrer qu’un de leurs ascendants est né avant 1944 dans un « territoire de déportation dans le cadre du commerce triangulaire », selon les termes de la loi. Une fois la demande approuvée, le demandeur reçoit une attestation personnelle, faisant office de visa permanent. Après un délai de deux à trois ans, il doit se rendre dans le pays pour obtenir sa nationalité définitive.
La simplicité de la démarche est saluée par les demandeurs, qui ont été confrontés à la difficulté des recherches plus approfondies sur leurs ancêtres. Mme Isimat-Mirin a retracé une partie de son arbre généalogique grâce à l’association CM98 – baptisée en référence à la marche du 23 mai 1998 en faveur de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. « On peut se baser sur des archives comme les registres paroissiaux, explique-t-elle. Ils contiennent les noms attribués aux anciens esclaves lors de l’abolition en 1848. »
Mais « ce n’est pas évident de tomber sur l’acte d’affranchissement de son ancêtre, sur lequel il est inscrit un prénom sans nom de famille, et parfois “né en Afrique, de mère inconnue”. Le lien est coupé avec le continent », déplore Georges-Emmanuel Germany, ancien bâtonnier de Martinique, qui a lui aussi récemment obtenu sa nationalité béninoise.
Pour ce militant, aujourd’hui ambassadeur du Bénin pour la diaspora afro-descendante dans les Caraïbes, le droit au retour est une réponse à l’injustice ressentie face à l’histoire. « On se dit que nos ancêtres n’ont pas pu revenir en Afrique, mais que nous, on y retourne, explique-t-il. Donc, ils n’ont pas subi tout ça pour rien. »
Un « accomplissement »
Certains néo-Béninois vivent déjà une partie de l’année dans le pays. C’est le cas de Kwakou Mansa, 52 ans, qui se présente comme un « Africain né en Guadeloupe ». Sa première visite au Bénin en 2015 lui a fait l’effet d’un « coup de foudre », raconte-t-il : « Je me suis vraiment senti connecté et chez moi. »
Engagé aux côtés de M. Germany en faveur du droit au retour, il a participé à l’organisation de rencontres avec d’autres personnes intéressées en Guadeloupe. « Ici, on n’est pas discriminés, affirme-t-il. Quand je me présente, je dis que mes parents ont été arrachés d’ici et que je reviens chez moi, je me sens bien accueilli. »
Ce sentiment de proximité, l’influenceuse Isaline ATL – elle n’a pas souhaité donner son nom – l’a également ressenti lorsqu’elle a découvert le pays en 2022 avec des amis. « Il y avait toujours quelque chose qui me rappelait la Martinique », se souvient-elle, reconnaissant une part d’« inexplicable ». Et c’est à Ouidah, d’où plus d’un million de captifs ont embarqué vers les Amériques pendant la traite transatlantique, qu’elle a vraiment pris conscience des liens historiques qui unissent les Antilles au Bénin.
Après son installation à Cotonou, en 2024, l’Antillaise de 28 ans a engagé des recherches généalogiques, jusqu’à remonter à un ancêtre portant un nom fon, la langue véhiculaire employée au Bénin. Pour elle, l’obtention de la nationalité béninoise a été un « accomplissement » plutôt qu’une réparation. Depuis, elle participe à la promotion du dispositif. Dans l’une de ses dernières vidéos, elle explique la procédure au streameur américain IShowSpeed, en pleine tournée sur le continent et de passage au Bénin le 23 janvier.
Source : Le Monde
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