Pas parce que je ne l’aime pas.
C’est justement parce que je l’aime que tout cela me fait si mal. J’ai mal lorsque je regarde l’Afrique du Sud de Mandela, cette terre qui a offert au monde un symbole extraordinaire de résistance, de dignité et de réconciliation, et que je vois des Africains s’en prendre à d’autres Africains simplement parce qu’ils viennent d’ailleurs. J’ai mal lorsque je regarde la Mauritanie et que la couleur de peau continue à déterminer la place que l’on occupe dans la société. J’ai mal au Sénégal, cette terre de Téranga, lorsque des tensions et des discriminations peuvent viser des Peuls.
J’ai mal au Mali lorsque l’on peut mobiliser autant de passions autour du clitoris des femmes, de leur corps et de leur sexualité, alors que tant de jeunes cherchent désespérément un avenir, que tant de familles vivent dans la précarité et que tant d’enfants ont besoin d’éducation. J’ai mal en Guinée lorsque certains en arrivent à se croire « plus blancs » que d’autres Noirs et à regarder leurs propres compatriotes avec mépris. Et j’ai mal lorsque, dans certaines sociétés du Maghreb, la personne noire est encore renvoyée à une histoire d’esclavage, comme si sa couleur de peau pouvait déterminer sa valeur.
Mais qu’est-ce qui nous arrive ?
Quand avons-nous commencé à nous regarder les uns les autres avec autant de mépris ? Quand avons-nous décidé que certains Africains seraient plus Africains que d’autres ? Quand avons-nous commencé à mesurer la valeur d’un être humain à son ethnie, à sa couleur, à son origine, à sa religion ou à la région dont il vient ?
Nous avons été colonisés. Nous avons été divisés.
On nous a appris à nous méfier les uns des autres. Mais le plus terrible serait de continuer à faire vivre ces divisions entre nous, longtemps après que ceux qui les ont créées sont partis.
Nous ne pouvons pas dénoncer le racisme lorsque nous en sommes victimes et fermer les yeux lorsque nous le pratiquons entre nous.
Nous ne pouvons pas réclamer le respect du monde tout en refusant parfois ce même respect à notre propre frère, à notre propre sœur, simplement parce qu’il ou elle n’a pas la même origine que nous. L’Afrique ne peut pas se construire dans le mépris de l’Africain.
Notre diversité devrait être une force. Peuls, Wolofs, Mandingues, Bambara, Haoussa, Touaregs, Amazighs, Arabes, Bantous, Nilotiques… Nous avons des histoires différentes, des langues différentes, des cultures différentes.
Et alors ? Depuis quand la différence est-elle une menace ? Je ne veux pas d’une Afrique où l’on cherche à savoir qui est le plus noir, le plus blanc, le plus arabe, le plus authentique ou le plus légitime.
Je veux une Afrique où l’on se demande plutôt :
Comment pouvons-nous vivre ensemble ?
Comment pouvons-nous nous respecter ?
Comment pouvons-nous nous élever ensemble ?
Comment pouvons-nous offrir à nos enfants un avenir meilleur que celui que nous avons reçu ?
Parce que notre continent a tout pour devenir immense. Une jeunesse extraordinaire, des ressources considérables, une richesse culturelle et humaine exceptionnelle, une créativité incroyable.
L’Afrique est appelée à jouer un rôle majeur dans le monde de demain mais il faudra choisir entre la haine et la solidarité, le repli et l’ouverture, la division et l’unité, le mépris et l’humanité.
Moi, je veux choisir l’Afrique, toute l’Afrique.
Celle du Nord comme celle du Sud, celle de l’Ouest comme celle de l’Est, celle des villes comme celle des villages, celle des Noirs, des Arabes, des Amazighs, des métis et toutes celles et ceux qui composent cette immense mosaïque humaine. Je veux pouvoir aimer mon continent sans fermer les yeux sur ses blessures.
Je veux pouvoir le critiquer parce que je crois en lui. Et surtout, je veux croire qu’un jour, nous comprendrons que nous n’avons rien à gagner à nous demander qui est supérieur à l’autre.
Nous avons tout à gagner à nous reconnaître enfin comme des êtres humains. Malgré tout ce qui me révolte, malgré tout ce qui me déçoit, malgré toutes ces divisions je continuerai à espérer parce que l’Afrique n’est pas condamnée à répéter ses blessures, parce que l’avenir de l’Afrique ne se construira pas contre les autres Africains, il se construira avec eux.
Tima Che
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