Il faut un peu de culture pour être xénophobe

EXCLUSIF SENEPLUS - Un peuple qui a inventé le cousinage à plaisanterie est, par essence, un peuple xénophile. Le kal est une technologie sociale d’une finesse remarquable

SenePlus – On voudrait, avant toute discussion, poser une exigence de niveau. Non pas mesurer le quotient intellectuel de ceux qui font profession de désigner l’étranger, car l’instrument n’existe pas et l’on nous reprocherait d’emprunter leurs méthodes, mais leur demander une once de savoir. Par-delà leurs chapelles, leurs partis et leurs discours, une seule chose leur est commune. La bêtise. Non pas la sottise, qui est un accident, mais la bêtise, qui est une position. Camus tenait que le mal vient presque toujours de l’ignorance, et que la bonne volonté fait autant de ravages que la méchanceté lorsqu’elle n’est pas éclairée. Il ne s’agit ici de rien d’autre.

Devant un tenant du discours xénophobe, la seule constante est que le mal, c’est l’autre. Il plaint son con-patriote désœuvré, là où l’autre travaille pour lui. Il dénonce l’accaparement des richesses par l’autre, là où le même con-patriote se complaît dans la position d’assisté et appelle cela toog mu dox. Il exige qu’on ferme les boutiques sans jamais dire qui les ouvrira à six heures. Il ne produit pas de chiffres, ou plutôt il en produit beaucoup, tous ronds, tous invérifiables, qui fondent dès qu’on en demande la source, s’il se borne à contester les chiffres officiels. Sa bible ne dépasse pas les apparences, ses preuves sont des visages, sa statistique est une impression de trottoir.

Ces dernières semaines, on a soutenu, sans l’ombre d’une pièce justificative, que les élèves originaires d’un pays voisin occuperaient une part exorbitante des effectifs de nos écoles publiques, que la natalité de l’une des ethnies originaires de ce même pays relèverait d’une stratégie de substitution, que les commerçants et les chauffeurs étrangers étoufferaient les nôtres par des prix déloyaux et que, la formule mérite d’être conservée, ils dégraderaient le cadre de vie par leur habitat et leur hygiène. Cette dernière phrase, nous l’avons déjà entendue. Elle a été prononcée en France, en 1991, par un maire de Paris qui deviendrait président, et elle parlait des bruits et des odeurs. Nous nous en souvenons encore, et nous venons de la reprendre mot pour mot, à notre compte, contre d’autres.

Il n’aime pas qu’on le compare. Il s’indigne, il jure qu’il n’a rien de commun avec les extrêmes droites d’Europe ou d’Amérique. Qu’il nous explique alors où il a pris son vocabulaire. Le « grand remplacement » n’est pas né à Guédiawaye. La « priorité nationale » n’a pas été forgée à Camaracounda. L’« invasion » ne se dit dans aucune de nos langues sans qu’il faille aller l’emprunter ailleurs. Il récite un catéchisme dont il refuse le nom de l’auteur, contrefaçon qui exige d’être reçue comme un original.

Qu’il commence donc par nous définir la Nation. Non pas la chanter, la définir. Qu’il nous dise à quelle date elle commence et où, précisément, il pose la barrière. S’il la pose à cent ans, il expulse les Libano-Syriens des escales du bassin arachidier, c’est-à-dire ceux qui ont fait descendre la récolte de l’arachide jusqu’au port, et avec elle le crédit, la boutique et l’industrie.

S’il pose la barrière à deux siècles, il expulse une bonne partie de nos notables, à commencer par les Geelwaar du Sine et du Saloum, venus du Kaabu, dans l’actuelle Guinée-Bissau. Il expulse Blaise Diagne, premier député africain élu au Parlement français en 1914, dont la mère était une Manjaque née de l’autre côté de la frontière. Il expulse enfin les enfants de deux de nos présidents, le premier et le troisième. Le premier a eu deux garçons de Ginette Éboué, fille de Félix Éboué, ce Guyanais devenu gouverneur et grande figure de la France libre, puis un fils de Colette Hubert, la Normande qui fut Première dame à l’indépendance. Le troisième a eu un fils et une fille d’une Française qui portait le nom de Vert, la première couleur de notre drapeau, et qui est devenue sénégalaise au teint toubab. Personne n’a jamais songé à leur réclamer un certificat de sénégalité.

Un peuple qui a inventé le cousinage à plaisanterie est, par essence, un peuple xénophile. Le kal est une technologie sociale d’une finesse remarquable. On l’a mis au point pour que l’insulte reste une plaisanterie, pour que la différence se dise en riant et ne se règle pas autrement, pour que le Sérère et le Toucouleur, les Diop et les Ndiaye, les Fall et les Diagne, les Kane et les Ba, disposent d’un lieu où se moquer sans se blesser. Le xénophobe accomplit l’opération inverse. Il prend la plaisanterie au sérieux et l’appelle un diagnostic. Il ne connaît pas assez sa propre culture pour savoir qu’elle l’a déjà réfuté.

Le reste tient dans une série de symétries qu’il faut nommer une fois pour toutes. Le boutiquier « étranger » ouvre à six heures, ferme à minuit, et porte sur un cahier d’écolier le crédit de tout un quartier, sans garantie, sans intérêt et sans huissier. On appelle cela une concurrence déloyale. Le Sénégalais qui tient une épicerie à Bobo-Dioulasso et fait crédit à ses clients, on appelle cela une réussite. Ici, l’étranger qui prospère a forcément été favorisé, on lui aurait tout ouvert pendant qu’on fermait la porte aux nôtres ; là-bas, le nôtre qui prospère est un exemple d’intégration. Ici, on demande de revoir le droit du sol pour les enfants nés chez nous, et celui qui le demande serait bien en peine d’en citer l’article ; là-bas, quand on a touché au même droit pour nos enfants nés chez eux, nous avons trouvé cela odieux, et nous avions raison. Ici, on compte les naissances de l’autre ; là-bas, on comptait les nôtres. Ici, celui qui couche dehors est un envahisseur ; là-bas, le nôtre, qui occupe le parvis d’un monument, est un aventurier, un Modou-Modou, ku am jom. Quand on contrôle nos papiers à Château Rouge, nous parlons de délit de faciès. Quand nous contrôlons ceux de l’autre à la Médina, nous parlons d’opération de sécurisation. Quand ils affrètent un charter, nous avons les nerfs qui se tendent. Quand nous déguerpissons, nous saluons la fermeté.

Et l’on n’a encore rien dit du plus simple. L’État a institué une Journée nationale de la diaspora, et le premier des ministres a rappelé que ces Sénégalais de l’extérieur sont notre or financier, plus de deux mille milliards de francs par an, autour de dix pour cent du produit intérieur brut, davantage que l’aide publique au développement. Cet or est intégralement composé d’étrangers. Il n’existe pas un franc de cette somme qui n’ait été gagné par quelqu’un que quelqu’un, quelque part, considère comme un étranger de trop. La maison de Louga, la cérémonie de mariage précédée d’un henné time, l’ordonnance du père, les jeux de maillots des ASC de Ndiaganiao, tout cela est financé par ce que d’autres appellent, chez eux, une invasion.

Ses premières victimes seront sénégalaises. Aucun contrôle au faciès n’a jamais su lire une carte d’identité avant de l’avoir demandée. Le Peul de Kolda, le berger de Vélingara, le pêcheur de Guet Ndar, le commerçant de Matam dont l’oncle habite Bakel et le cousin Kayes apprendront ce que leurs aînés ont appris en 1989, lorsque deux États se sont mis d’accord sur la nationalité de leurs morts. On avait pillé des boutiques à Dakar, on avait tué de l’autre côté du fleuve, et des dizaines de milliers de personnes ont franchi l’eau avec, pour seul titre de propriété, la couleur de leur peau ou la consonance de leur nom. Ailleurs, le mot ivoirité a commencé comme un concept d’intellectuels, un colloque, une jolie idée de l’authenticité. Il a fini en guerre civile, et parmi ceux qu’on chassait des plantations il y avait les nôtres. Aucun de ces mots n’a jamais prévenu qu’il allait devenir un couteau.

Alors qu’on les mette tous dehors. Qu’on ferme les boutiques. Qu’on renvoie les tailleurs, les maçons, les taximen, les Haoussa, les épouses et les enfants nés ici. Et qu’on aille chercher les nôtres aux quatre coins du continent, à Abidjan, à Bamako, à Brazzaville, à Nouakchott, à Conakry, avec leurs mandats et leurs valises. La Nation se portera mieux, elle sera plus petite, plus pauvre, plus pure, enfin conforme à l’idée que s’en font ceux qui n’ont jamais su la définir.

Qu’il commence tout de même par lui-même. Qu’il remonte sa propre généalogie et s’expulse au premier aïeul venu d’ailleurs. Il ne tiendra pas trois générations.

Est sénégalais celui qui se comporte comme tel. Nos pères n’en ont jamais donné d’autre définition, et elle n’a jamais eu besoin d’un fichier.

 

 

Ibrahima Fall

de SenePlus

 

 

 

Source : SenePlus (Sénégal)

 

 

 

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