Iyad Ag Ghali, le djihadiste qui fait vaciller le Mali

Figure du djihad sahélien depuis près de deux décennies, pourchassé par les Français et par les Russes, le chef du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans mène l’offensive contre la junte au pouvoir à Bamako.

Le Monde   – Les deux hommes attendaient ce moment depuis longtemps. Le 28 avril, Bilal Ag Acherif et Alghabass Ag Intalla, les deux têtes du Front de libération de l’Azawad (FLA), un mouvement indépendantiste à dominante touareg, étaient de retour chez eux, à Kidal, après en avoir été chassés en novembre 2023 par les mercenaires du groupe russe Wagner et l’armée malienne. Quarante-huit heures plus tôt, leurs combattants, en étroite coordination avec les djihadistes du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM), la filiale sahélienne d’Al-Qaida, avaient pris possession de cette petite ville du nord du Mali lors d’une vaste offensive conjointe menée par ces deux mouvements contre la junte du général Assimi Goïta, au pouvoir à Bamako.

Un troisième acteur-clé de cette offensive contre les autorités maliennes, fidèle à sa réputation de fantôme insaisissable, est en revanche demeuré invisible : Iyad Ag Ghali. Le combattant touareg de 72 ans, aujourd’hui chef du GSIM, est pourtant, de l’avis général, le véritable ordonnateur de l’offensive, celui qui conçoit et dirige toutes les opérations. En bref, l’ennemi numéro un du général Goïta et de ses supplétifs russes d’Africa Corps, qui ont officiellement pris la relève du Groupe Wagner en juin 2025.

Durant sa vie bien remplie, en grande partie passée les armes à la main, l’homme à lunettes et à la barbe grisonnante a connu de multiples guerres. Au Liban et au Tchad, dans les rangs de la Légion verte de Mouammar Kadhafi – une unité de volontaires étrangers au service du dirigeant libyen –, durant les années 1980 ; puis chez lui, dans le nord du Mali, où il a dirigé la rébellion touareg au début des années 1990, avant de progressivement se radicaliser et de basculer dans le djihad. « C’est un stratège hors pair, tant sur le plan militaire que politique. Il nous donne du fil à retordre depuis des années… », reconnaît un officier malien.

Patient et méthodique

Sur le terrain, ses hommes sont en première ligne. Le 25 avril, ils ont attaqué Kidal, donc, mais aussi Gao, dans le Nord, Mopti, dans le centre, ou encore Bamako. Ils ont également pris d’assaut Kati, ville-garnison et fief de la junte, à une vingtaine de kilomètres de la capitale, où ils ont tué le ministre de la défense et numéro deux du régime militaire en place, le général Sadio Camara. A Kidal, puis à Tessalit, autre ville du nord du Mali qu’ils ont prise le 1er mai, ils ont infligé, avec leurs alliés du FLA, une humiliation aux éléments d’Africa Corps, les escortant hors de ces villes sans même avoir à les combattre. Depuis le 28 avril, les djihadistes tentent d’imposer, par ailleurs, un blocus total à Bamako, en interdisant toutes les voies d’accès et d’approvisionnement.

Ces dernières années, tel un joueur d’échecs, leur émir déroule patiemment et méthodiquement sa stratégie d’expansion territoriale vers le sud du Mali, loin de ses bases nordistes. Son but est clair, estiment des experts : renverser la junte du général Goïta et la remplacer par un pouvoir islamo-compatible à Bamako pour, in fine, appliquer la charia (la loi islamique) dans tout le pays.

Selon des sources proches du GSIM, le chef djihadiste avait suivi de près le renversement de Bachar Al-Assad et la conquête du pouvoir en Syrie, en décembre 2024, par Ahmed Al-Charaa et ses hommes de Hayat Tahrir Al-Cham (HTS), l’ancienne filiale locale d’Al-Qaida.

Pour Iyad Ag Ghali, pas question de répéter les mêmes erreurs qu’en 2012. A l’époque, alors chef du groupe Ansar Eddine, il avait participé à la conquête du nord du Mali avec d’autres mouvements djihadistes et indépendantistes. Les premiers s’étaient rapidement retournés contre les seconds, puis ils avaient fait durement appliquer la charia, laissant aux populations des souvenirs douloureux de mains coupées et de mausolées saccagés.

« Iyad Ag Ghali avait déconseillé à Abou Zeid [mort en 2013] et aux autres chefs algériens d’AQMI [Al-Qaida au Maghreb islamique, la principale organisation djihadiste à l’époque] de recourir à de telles méthodes, car il est favorable à une application moins stricte de la charia. Ils ne l’avaient malheureusement pas écouté », retrace un de ses vieux compagnons de route touareg, sous le couvert de l’anonymat.

Aura grandissante

Après le déclenchement de l’opération « Serval », en janvier 2013, son nom et sa photo figurent en bonne place sur la liste des high value targets (HVT, « cibles de grande importance ») de l’armée française. Il en prendra la première position, au fil des éliminations de ses « frères » moudjahidine et de son aura grandissante – laquelle s’étend alors jusqu’au centre du Mali, où il s’appuie sur l’assise locale d’Amadou Koufa, son lieutenant peul, avec lequel il entretient d’étroites relations.

En 2017, il cofonde et prend la tête du GSIM. Iyad Ag Ghali devient l’homme le plus recherché du Sahel. Mais ce djihadiste madré échappe aux services de renseignement français, qui le traquent jour et nuit avec d’importants moyens techniques et humains. En « off », les responsables français affirment alors qu’il bénéficie de la bienveillance des autorités algériennes, qui lui offriraient une base de repli de leur côté de la frontière, notamment dans la zone de Tin Zaouatine. « C’est le gars des Algériens. Il a d’incontestables capacités de résilience, mais il ne serait plus de ce monde sans leur soutien », abonde l’officier malien précité.

Très prudent, de nouveau en forme après une maladie qui l’avait un temps affaibli, il évite tout moyen de communication moderne et a formé une bulle de sécurité autour de lui dans son bastion désertique de l’Adrar des Ifoghas, entre Kidal et Tin Zaouatine. Ce qui ne l’empêche pas d’aller à la rencontre des membres de la choura (organe dirigeant) du GSIM, parfois jusque dans le centre du Mali. Selon un intermédiaire bien introduit dans la communauté peule, il était, en septembre 2025, dans la zone de Hombori, près de la frontière avec le Burkina Faso. Quant à ses allocutions vidéo, elles se comptent sur les doigts de la main. Sa dernière remonte à décembre 2023, dans laquelle il fustigeait la junte du général Goïta et ses nouveaux « alliés infidèles » russes.

Comme les Français avant eux, les Russes, qu’ils soient déployés sous la bannière de Wagner ou d’Africa Corps, ne sont pas parvenus à le neutraliser. Ni à ralentir l’inexorable progression de son groupe, qui s’est renforcé au gré de ses attaques, en pillant les armes de ses ennemis, et de ses gains territoriaux, en tirant divers revenus (impôts, trafics…) des zones qu’il contrôle.

Un discours lissé

L’année 2025 a marqué un double tournant dans la stratégie d’Iyad Ag Ghali. Le premier a été opérationnel, avec l’adoption d’un djihad économique visant, en plus des objectifs militaires initiaux, à asphyxier la junte de Bamako. De nombreuses attaques ont été menées dans l’Ouest, poumon économique du Mali, et un blocus sur les importations de carburant décrété, qui a mis la plupart des stations-service de la capitale à sec durant plusieurs semaines, entre septembre et novembre.

Le second a été politique. Face à une junte autoritaire, qui réprime ses opposants et se rend coupable d’exactions contre des civils au nom de la lutte contre le terrorisme, Iyad Ag Ghali a progressivement lissé son discours, afin de se montrer plus fréquentable et moins radical, se présentant même comme un recours contre les putschistes qui dirigent le pays. Dans la foulée des attaques du 25 avril, il publie un communiqué, dans lequel il appelle « tous les patriotes sincères, sans distinction aucune, à se lever et à unir [leurs] forces dans un front commun » contre le pouvoir du général Goïta.

Début 2025, après des années d’affrontements meurtriers, il a renoué avec le FLA pour trouver un terrain d’entente et nouer l’alliance qui a abouti à leur récente offensive conjointe. Leur compromis est, en substance, le suivant : l’ancien rebelle touareg prend ses distances avec Al-Qaida et se concentre sur un agenda malien, tandis que le FLA accepte l’application de la charia par des cadis, juges musulmans remplissant des fonctions civiles, judiciaires et religieuses.

Les indépendantistes le reconnaissent, en creux : Iyad Ag Ghali est incontournable, et il était donc difficile de composer sans lui. « Chacun a son idéologie, mais nous sommes des alliés de circonstances face à un ennemi commun : la junte du général Goïta », explique une source au sein du FLA. Même cible, mais objectifs différents : là où le FLA lutte d’abord pour prendre le contrôle de l’Azawad, le nom que ses habitants donnent au septentrion malien, le GSIM entend surtout imposer sa gouvernance religieuse à l’ensemble du pays.

En s’alliant au FLA, Iyad Ag Ghali cherche à montrer qu’il n’est pas un paria. Cela lui permet aussi de se renforcer, grâce aux moyens complémentaires de ses partenaires, que ce soit en matière de gouvernance locale, de réseaux diplomatiques à l’étranger ou encore de communication. « Le FLA lui sert de vitrine. Mais la vraie puissance de feu et les moyens militaires, c’est lui », estime une source sécuritaire française.

Celui qui tire les ficelles

En relation directe avec Alghabass Ag Intalla, membre comme lui de la tribu noble des Ifoghas, et avec lequel il partage des liens familiaux ainsi qu’une longue histoire commune de lutte, le chef du GSIM fait figure de maître du nord du Mali. Mais l’ancien rebelle touareg a aussi de bons réseaux à Bamako, en grande partie tissés dans les années 1990, à l’époque où il fumait, buvait du whisky et fréquentait l’intelligentsia bamakoise en tant que conseiller du président Alpha Oumar Konaré (1992-2002).

Dans la capitale, il peut compter sur la sympathie de cadres de la communauté wahhabite, qui partagent sa vision rigoriste de l’islam ou qui, comme lui, se sont radicalisés au sein de la Jamaat Al-Tabligh, une mouvance de prédication pakistanaise fondamentaliste arrivée au Mali à la fin des années 1990. « Iyad Ag Ghali est apprécié de grands commerçants et d’étudiants wahhabites, qui sont bien organisés et ont des relais efficaces à Bamako », explique un analyste malien qui a requis l’anonymat.

S’il parvenait à renverser la junte, beaucoup estiment qu’il serait difficile pour le chef du GSIM d’exercer personnellement le pouvoir à Bamako. Il serait plutôt, une fois de plus, celui qui tire les ficelles en coulisses. Une sorte de faiseur de roi, qui adouberait une personnalité chargée de mettre en œuvre son projet politico-religieux. Dans ce scénario encore très fictionnel, un nom revient avec insistance : celui de Mahmoud Dicko, influent imam rigoriste et ex-président du Haut Conseil islamique du Mali. Opposant à la junte, en exil à Alger, ce religieux respecté de la société civile a, dans le passé, mené des missions de médiation avec les djihadistes et été en contact avec Iyad Ag Ghali.

Source : Le Monde  

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