Intelligence artificielle : arrêter avant qu’il ne soit trop tard

Les interrogations et les inquiétudes qui naissent du côté des concepteurs mêmes de l'intelligence artificielle mériteraient d'opérer une pause dans son développement. On peut toujours rêver.

Slate – L’accélération du flux d’informations est telle que l’esprit n’a même pas eu le temps d’absorber une nouvelle que déjà une autre lui succède. Le monde va bien trop vite pour qu’il nous soit donné le loisir de le penser. Il nous déborde constamment. Il nous assaille. Il nous meurtrit. Il nous laisse pantois, comme assommés. On aimerait lui intimer d’arrêter sa marche en avant, mais c’est peine perdue: comme un train fou lancé à pleine allure, il fonce droit devant lui, indifférent à nos suppliques et à nos mises en garde.

De tous les dangers qui nous guettent, l’IA est celui qui mérite le plus notre attention. Confusément, dans la relative ou totale ignorance qui est la nôtre, nous sentons bien que nous sommes arrivés à un point de bascule, à un moment charnière dans l’histoire de la civilisation où, selon le chemin emprunté, nous pouvons aller dans des directions qui ressemblent à des prédictions de l’Enfer, un monde désincarné dominé par la toute-puissance de la machine.

Les dernières révélations quant aux dangers réels ou supposés de l’IA ont de quoi donner le vertige, cette vision d’une intelligence qui échapperait à toute surveillance, et d’une manière parfaitement autonome, parviendrait à s’auto-améliorer au point de devenir incontrôlable. Livrée à sa seule autorité, elle serait capable de s’en prendre à nos infrastructures, à nos usines, à nos services informatiques, à nos capacités d’armement et de plonger ainsi le monde dans un chaos indescriptible. Voire, carrément, de provoquer son extinction.

Pour les profanes comme moi, il y a quelque chose d’irréel à voir les concepteurs mêmes de l’IA supplier les autorités de tout mettre en œuvre pour stopper son avancée. On dirait ces alcooliques qui, certains de leur faiblesse, supplient leur médecin de les envoyer en cure de désintoxication avant qu’il ne soit trop tard. Je ne suis pas féru de science-fiction, mais il y a là quelque chose qui dépasse l’entendement humain, une sorte de panique, de désordre annonciateur de catastrophes dont l’esprit n’arrive même pas à mesurer l’ampleur.

Tout être doté de raison pousserait des étranglements d’épouvante devant les scénarios envisagés. On se croirait dans un mauvais feuilleton d’une quelconque série B tirée des archives somnambuliques d’un écrivain rongé par l’acide. Et pourtant, jour après jour, installant une nouvelle normalité encore plus folle que la plus folle des fictions, des hypothèses se font jour, celles d’un monde réduit à assister à sa propre destruction sous l’empire de machines devenues hors de contrôle.

Déjà, je n’acceptais pas l’idée qu’on puisse confier aux bons soins de la machine la mission de penser à notre place, mais si en plus ces robots ont la possibilité de grandir par eux-mêmes sans intervention humaine au point de devenir autonomes…

Le citoyen entend ces inquiétudes avec l’effarement d’un concierge qui verrait défiler dans le hall d’entrée de son immeuble une escouade de manchots empereurs affublés de porte-jarretelles, une métafiction où l’ordre naturel des choses se verrait contrarié par l’émergence de phénomènes inconnus à l’histoire humaine. Une nouvelle fois, un esprit qui n’est pas versé dans la connaissance intime des processus informatiques, quand il entend certains s’alarmer des dangers d’une IA indépendante devenue invincible, a la même impression que s’il écoutait des rossignols roter, le sentiment d’être confronté à une réalité qui le dépasse et l’écrase de tout son poids.

Face à cette déferlante, difficile de rester sur son quant-à-soi. Déjà, je n’acceptais pas l’idée qu’on puisse confier aux bons soins de la machine la mission de penser à notre place, mais si en plus ces robots ont la possibilité de grandir par eux-mêmes sans intervention humaine au point de devenir autonomes, autant fermer tout de suite la boutique et partir pour un voyage sans retour sur la Lune. Ou faire couler un bain en attendant la fin du monde.

J’ignore quel crédit véritable accorder à ces prédictions, mais le fait qu’elles émanent de personnes hautement impliquées depuis leurs origines dans l’IA devrait nous inciter à redoubler de prudence. Oui, si le monde n’avait pas cédé depuis quelque temps à une sorte de déréliction généralisée, il serait plus avisé de s’accorder en toute urgence une pause avant d’assister à des bouleversements qui seraient à proprement parler d’ordre eschatologique. Évidemment, rien de tel ne se produira. Trop d’argent a été investi pour autoriser le moindre temps d’arrêt. Nous irons de plus en plus vite pour la simple et bonne raison que l’IA est désormais considérée comme l’outil, le ressort qui permettra à la sainte économie de ne pas s’écrouler.

Il y a belle lurette que les économistes, les techniciens, les scientifiques ont remplacé les intellectuels et les penseurs. On peut le déplorer, mais c’est ainsi. La science a tout recouvert. Nous ne raisonnons plus pour savoir ce qu’être au monde veut dire, mais bien plus comment exploiter au maximum les possibilités qui nous sont offertes pour accroître encore un peu plus nos richesses. Pour cela, nous sommes prêts à tout. À confier notre avenir à des machines qui n’ont comme vocation que de nous déshumaniser chaque jour encore un peu plus. À taire nos doutes et nos scrupules. À accepter finalement de jouer notre avenir commun sur un coup de dés…

 

 

Laurent Sagalovitsch

 

 

 

Source : Slate (France)

 

 

 

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