
Agence Ecofin – La transformation digitale dans la sphère musicale a progressivement pris le meilleur sur les modes traditionnels d’écoute. Depuis quelques années, le streaming est devenu un élément majeur de l’économie musicale africaine.
L’industrie musicale a connu une profonde mutation digitale qui a impacté toute sa chaîne de valeur. La musique enregistrée constitue désormais le principal mode d’écoute, dépassant largement les formats physiques (CD, vinyles, etc.) et les téléchargements payants, soit près de 70 %, indique le « Global Music Report 2025 » de la Fédération internationale de l’industrie phonographique, qui dresse l’état du marché mondial de la musique enregistrée.
Cette transformation a rebattu les cartes dans la redistribution des redevances — ou royalties — aux artistes dont les œuvres sont streamées. « La numérisation, loin d’être une simple évolution technologique, constitue une mutation profonde des paradigmes économiques établis, créant de nouvelles sources de revenus pour les artistes… », explique ainsi le Camerounais Davy Lessouga, expert en transformation digitale des industries culturelles et en économie de la musique.
L’Afrique subsaharienne a connu en 2024 une croissance des revenus de la musique enregistrée, affichant une progression de 22,6 % pour un record de 110 millions USD, soit environ cinq fois la croissance mondiale (4,8 %), précise le rapport. Dans cette nouvelle ère, la rentabilité de la création artistique interroge, alors que l’écosystème reste très concurrentiel et que la fracture numérique défavorise certaines couches.
La rémunération des artistes dépend d’un ensemble de variables économiques, contractuelles, géographiques et techniques qui expliquent pourquoi certains gagnent nettement plus que d’autres sur les plateformes de streaming. La définition des normes en fonction de la plateforme, du profil de ses utilisateurs, du modèle économique et du pays de l’auditeur offre un meilleur aperçu de la situation.
Le modèle de calcul des royalties
Le modèle de calcul des royalties influence la façon dont les plateformes de streaming répartissent les revenus. Selon le blog de l’agrégateur de musique numérique Deliver My Tune, il existe le modèle « pro rata » qui favorise les artistes très populaires en captant une part importante des écoutes totales, et le modèle « user-centric » où chaque abonnement est réparti uniquement entre les artistes écoutés par cet abonné, ce qui théoriquement, rémunère mieux les artistes « niches ».

La répartition des revenus selon la zone géographique
La localisation géographique des streams détermine de façon significative les revenus, comme l’explique la même source. Les régions à forte capacité de dépense (États-Unis, Europe occidentale et Scandinavie) génèrent des abonnements plus chers et plus de recettes publicitaires, et par conséquent des payouts plus élevés, contrairement aux marchés africains où les abonnements sont moins chers et dominés par le streaming gratuit.
L’artiste africain n’est ainsi pas logé à la même enseigne que celui européen ou américain. Dans une interview accordée à CIO Mag, Davy Lessouga a affirmé qu’« au Sénégal, seul pays francophone d’Afrique subsaharienne à bénéficier de la monétisation YouTube, plus de 10 millions de vues ont généré à peine 971 € pour le vidéogramme du titre ‘’Coup du marteau’’ (chanson à succès de la CAN 2023, Ndlr.) » de l’artiste ivoiro-sénégalo-camerounais Tam Sir, soit seulement 697 000 FCFA. Ces revenus sont bien plus élevés dans d’autres régions.
Plus d’abonnements payants génèrent logiquement plus de revenus par stream que des écoutes gratuites ou publicitaires — très fréquentes dans une Afrique où la fracture numérique constitue déjà un frein. Le revenu par stream sur Spotify dans la majorité des pays du continent est ainsi trois à quatre fois plus faible qu’en Europe ou aux USA comme en témoignent les données ci-dessous.
Revenus estimés pour 1 000 000 de streams Spotify en 2024 – 2025 (Estimations indicatives)
| Région / Pays | Revenu pour 1 000 000 streams (USD) |
| USA (Amérique du Nord) | 3526 $ |
| Europe (France, Allemagne, Royaume-Uni) | 3000 $ – 4700 $ |
| Afrique (ex. Afrique du Sud) | 1568 $ |
| Afrique (autres pays) | 800 $ – 1450 $ |
Source : Howtospotify.com
Le type d’abonnement
Le type d’abonnement de l’auditeur est aussi un facteur déterminant. D’après le site web de la plateforme éducative sur la musique Guitar & Music Institute (GMI), le modèle Premium des plateformes de streaming, payant, élimine les publicités et booste les revenus tandis que le modèle Freemium, qui est la version gratuite, privilégie les publicités mais pénalise les artistes. Les artistes ciblant un public majoritairement premium peuvent obtenir une rémunération plus importante par stream.
Les royalties des artistes africains en fonction des plateformes
Toutes les plateformes de streaming ne traitent pas les auteurs de la même manière. Selon les données publiées sur le marché nigérian (l’un des plus dynamiques du continent africain) par la plateforme de distribution de musique numérique Viral Playlists Digital, des écarts plus ou moins considérables existent dans les programmes.
La rémunération sur Spotify est basse mais constitue un standard, tandis qu’Apple Music rémunère trois fois plus que ce montant de base. Amazon Music génère deux fois plus de redevances qu’Apple Music, soit environ six fois plus de droits d’auteur que Spotify, mais est moins utilisé sur le continent africain.
Rémunération des artistes nigérians pour 1000 streams
| Plateforme | Rémunération au Nigeria |
| Spotify | 1,29 $ |
| Apple Music | 3,91 $ |
| Amazon Music | 7,49 $ |
| Deezer | 5,07 $ |
| Tidal | 5,14 $ |
| YouTube Ads | 1,11 $ |
| YouTube Music | 1,69 $ |
| 0,96 $ | |
| SoundCloud Go | 2,89 $ |
Source: Viral Playlists Digital
Il faut préciser que ce n’est pas la plateforme qui rémunère directement l’artiste, mais plutôt les ayants-droit que sont les labels, les distributeurs et les éditeurs. Les artistes ne perçoivent ainsi pas la totalité de la somme affichée par les plateformes. Ce montant est souvent partagé avec les plateformes et les labels/distributeurs.
Le cas des artistes indépendants
Par ailleurs, tous les artistes ne sont pas sous contrat avec des maisons de distribution. Censés bénéficier de la quasi-intégralité de leurs revenus, les artistes indépendants ne sont pas toujours à l’abri de nouveaux accords de licence initiés par les diffuseurs numériques. « Les indépendants sont invités à signer des contrats avec Amazon basés sur des seuils qui ont un impact disproportionné sur leurs artistes et leurs revenus, certains signalant qu’environ 70 % ou plus de leur répertoire est démonétisé du jour au lendemain », critique Helen Smith, présidente exécutive d’Impala (Independent Music Companies Association).
Si Amazon Music affirme que de « nombreux » artistes et labels indépendants verront leurs redevances augmenter grâce à son nouveau système de versement, il n’en demeure pas moins que cette clause cache un piège. Inspiré de Spotify et Deezer, Amazon Music exclut ou réduit les royalties des morceaux sous un seuil d’écoute fixe, favorisant les artistes déjà populaires.
Ubrick F. Quenum
Source : Agence Ecofin – (Le 31 janvier 2025)
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