– Depuis que la mer Méditerranée et l’océan Atlantique sont devenus d’immenses cimetières pour exilés sans sépultures, la question divise ONG et institutions internationales : combien sont-ils à avoir disparu dans le silence des vagues, engloutis avec leurs rêves d’une autre vie en Europe ? Les bilans divergent : l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et les associations d’aide aux migrants n’appliquent pas la même méthodologie pour le comptage des morts. Avec souvent des variations d’ampleur.
Ce début d’année 2026 l’illustre : du 1er janvier au 23 février, au moins 606 personnes ont péri ou sont portées disparues en Méditerranée, toutes routes confondues, selon l’OIM. Un nombre qui marque, d’après l’agence des Nations unies, « le pire début d’année » et « le plus meurtrier » depuis 2014, date à laquelle sa recension des morts a débuté. Le cyclone Harry, qui s’est déchaîné, mi-janvier, en Méditerranée centrale, serait à l’origine de la plupart de ces disparitions. Mais des ONG – l’italienne Mediterranea Saving Humans et la libyenne Refugees in Libya – évoquent, elles, quelque 1 000 victimes.
Côté Atlantique, mêmes dissonances. En 2024, sur la route des Canaries, l’OIM avait comptabilisé 1 215 morts et disparus, quand le collectif espagnol Caminando Fronteras en avait annoncé 9 757. Derrière ces écarts vertigineux, Helena Maleno, la fondatrice de Caminando Fronteras, insiste : « Il ne s’agit pas d’une guerre de chiffres. Nos approches de la réalité du terrain divergent tout simplement. »
Depuis 2014, l’OIM a mis en place, sur son site Internet Missing Migrants, un suivi des disparitions dont les données sont publiques. « Les incidents ne sont enregistrés que lorsqu’il existe des informations suffisantes indiquant que des personnes ont effectivement perdu la vie », souligne un porte-parole de l’organisation. Celles-ci proviennent de diverses sources : des autorités (ministres, gardes-côtes, police, etc.) en Europe ou en Afrique, des bureaux de l’OIM dans les pays concernés, des médias, de survivants ou d’ONG.
Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) explique utiliser cette même méthodologie et échanger avec l’OIM des informations pour vérifier ses chiffres. Ainsi, depuis 2014, cette dernière a recensé la disparition de 6 546 migrants en Atlantique et 34 266 en Méditerranée. « Mais ces chiffres ne reflètent que les incidents qui peuvent être vérifiés et représentent donc une estimation minimale, et non le nombre total de décès et de disparitions survenus au cours de la migration », tient à préciser l’OIM.
« Un devoir de mémoire »
Des ONG comme Caminando Fronteras ont modifié la focale sur cette question. « Nous n’utilisons pas les chiffres des autres organisations, des autorités et des médias. Nous allons directement à la source », raconte Mme Maleno. Depuis 2007, le collectif dispose d’un numéro – aujourd’hui sur WhatsApp –, une ligne d’urgence ouverte en continu sur laquelle les migrants signalent leur présence sur une embarcation, indiquent s’ils sont arrivés à bon port ou s’ils sont en danger. Les familles peuvent également alerter sur la disparition d’un proche.
Le collectif a des relais en Afrique qui font remonter – et recoupent – les informations du terrain. « Si, par exemple, une embarcation mauritanienne fait naufrage au large des Canaries et qu’une dizaine de corps sont retrouvés, ces morts vont être consignés par les autorités espagnoles, et par la suite comptabilisés par les agences des Nations unies, décrit Mme Maleno. Mais si, en parallèle, une cinquantaine de familles nous contactent parce qu’elles recherchent des personnes qui se trouvaient sur cette embarcation, poursuit-elle, alors il y a pour nous cinquante disparus, et non une dizaine. »
En plus des témoignages, l’ONG effectue un travail de vérification et d’accompagnement des familles de victimes (aide juridique, par exemple). « Le choix de la source n’est pas neutre », pointe la fondatrice de Caminando Fronteras. « Nos chiffres ne sont pas destinés aux organisations ou aux médias mais aux familles, argue-t-elle. C’est un devoir de mémoire, ils réparent. Un jour, une personne m’a dit : “Je ne sais pas où est mon frère, mais je sais qu’il se trouve dans vos chiffres.” »
L’OIM, elle, n’enregistre pas les disparus sur la seule base de signalements provenant des familles. « Un migrant peut perdre le contact avec ses proches pour de nombreuses raisons au cours du voyage, cela ne signifie pas nécessairement qu’il est décédé », soutient l’agence. « Nous avons recueilli des témoignages qui ne peuvent pas être enregistrés par l’OIM », affirme de son côté Beppe Caccia, cofondateur de Mediterranea Saving Humans.
Des ONG « tenues éloignées »
Alors qui croire ? « Là n’est pas la question, assure Roberto Forin, directeur adjoint du Mixed Migration Centre, un réseau mondial de recherche indépendant. On sait que les chiffres de l’OIM sont sous-estimés – et elle le reconnaît – et ceux des ONG risquent d’être surestimés, mais ce n’est pas fondamental d’avoir des statistiques qui soient absolument solides. Tout simplement parce qu’il est impossible de comptabiliser tous les morts et les disparus en mer. »
Un constat que partage Vincent Cochetel, ancien envoyé spécial du HCR pour la Méditerranée occidentale et centrale, de 2017 à 2024. « Tous ces chiffres ont du sens, ils donnent des tendances. Ni l’OIM ni les ONG ne sont capables d’un recensement exhaustif », ajoute-t-il. Il arrive ainsi que le HCR reprenne les données de Caminando Fronteras dans des rapports. « Elles sont plus fiables en Afrique de l’Ouest. On a pu vérifier leur travail sur quelques incidents précis », note M. Cochetel.
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