Heureux comme un pauvre en France, merci l’État-providence !

Chèque énergie, complémentaire santé solidaire, prime d'activité : l'État m'aide tellement que j'en arrive parfois à culpabiliser.

Slate – C’est un fait, entre mes romans et mes chroniques, je gagne très modestement ma vie. Disons même que je suis pauvre sans être miséreux. Grâce à la largesse d’un frère plus doué que moi pour faire fructifier ses talents, j’ai la chance de vivre à titre gracieux dans un appartement. Il n’empêche, malgré cette opportunité inespérée et cette générosité sans pareille, mes moyens financiers demeurent fort limités.

Je ne m’en plains pas. Gagnerais-je beaucoup plus d’argent que je ne saurais quoi en faire. Je sais me contenter de peu sans en souffrir. Je ne me prive de rien, dans la mesure où je n’ai aucun goût pour le superflu. Mes dépenses vestimentaires sont des plus réduites. Un téléphone peut me durer des années et des années. Je relis plus que je ne lis.

D’une seule application, je peux tout aussi bien écouter les symphonies de Gustav Mahler que l’intégralité des albums des Smiths. Je mange sainement, sans ostentation, privilégiant la qualité à la quantité. Je sors rarement, voyage peu, consomme a minima, passe l’hiver sans me chauffer ou presque, avec une température ambiante tournant autour des 16°C. Je ne possède rien, pas de voiture, pas même un vélo, encore moins d’enfants… Mais cette frugalité me convient.

Je vis donc sur la corde raide sans être pour autant au bord du précipice. Mais pour ce faire, je profite aussi de la générosité de l’État français. Chèque énergie, complémentaire santé solidaire, prime d’activité, bourse d’écriture : n’en jetez plus, la coupe est pleine ! Avoir longtemps vécu au Canada m’aide à réaliser la chance que j’ai de vivre dans un pays où la notion de redistribution n’est pas un vain mot. Qu’on le veuille ou non, plus que tout autre pays dans le monde, la France prend soin de ses citoyens, elle les protège et les secoure, elle leur prodigue aide et assistance, elle démultiplie ses offres pour permettre à chacun de vivre autant que possible dans la dignité sans les obliger à multiplier leurs sources de revenus.

Hélas, les Français ne s’en rendent pas toujours compte. Ils tiennent pour acquis des aides qui, aux yeux d’un étranger, apparaissent presque comme des cadeaux tombés du ciel. Les études quasi gratuites, le remboursement presque intégral des médicaments, les prestations sociales de toutes sortes, les crédits d’impôts en veux-tu en voilà, les minima sociaux, les allocations chômage sont autant de moyens offerts à chaque citoyen pour l’aider dans sa vie de tous les jours.

Si je prends mon exemple, avec mes maigres revenus, afin de survivre au Canada, en plus de mes travaux d’écriture, je n’aurais eu d’autre choix que de devenir gardien de parking ou caissier dans un supermarché, ce qui en soi n’a rien de déshonorant, mais oblige à mener une vie d’astreintes et de contraintes. Aussi, quand j’entends la France être traitée de pays aux pratiques néolibérales, j’ai toujours un moment d’étonnement, comme si les gens parlaient d’un pays imaginaire, très loin de la réalité affichée. J’ai sûrement encore la candeur de l’étranger, sa naïveté, son ignorance aussi. Mais je suis frappé par le décalage entre les politiques publiques et le ressenti de la population, comme si à force de vivre dans un État-providence, on en oubliait sa singularité et les avantages qui l’accompagnent.

Je ne dis pas que la vie est plus rose en France ou qu’elle est un paradis terrestre. Pas plus qu’elle ne permet à chacun de s’en sortir par le haut, loin s’en faut. Bien des gens, malgré leur bonne volonté et leur ardeur acharnée au travail, ne s’en sortent pas. Ce n’est donc pas un pays de Cocagne sans pour autant être un enfer sur Terre. Sur le registre du comique, dans quel autre pays au monde, l’État se charge de payer la moitié de la somme dépensée pour faire nettoyer ses vitres ?! Ou met la main à la poche afin de faire rabibocher ses vêtements, réparer son aspirateur, remplacer son système de chauffage?

Mais c’est quoi ce pays de fous où l’argent public pousse dans les arbres?!! Comment ça, j’ai le droit à un revenu complémentaire? Mais au nom de quoi, de qui?

Il existe tellement d’aides disponibles que nombre de Français ignorent leur existence. J’en sais quelque chose. L’autre jour, je glandouillais sur le net quand je reçois une lettre d’information de ma banque, lecture passionnante dont je m’acquitte avec une ferveur enthousiaste jusqu’au moment de tomber sur un article concernant la prime d’activité. Un simulateur me proposait de savoir si j’y étais éligible. Ignorant jusqu’à sa nature ou même son objet, occupé comme peut l’être un écrivain quand il dialogue avec sa page blanche, je m’empresse de répondre au questionnaire, lequel m’apprend que oui, tout à fait, je rentre dans les critères pour l’obtenir. Hein ?!

Cette fois, tout à fait réveillé, je vais voir sur le site du gouvernement de quoi il en retourne. Au fur et à mesure que je découvre la nature de cette fameuse prime d’activité, je sens quelques palpitations me gagner. C’est vrai que vu ainsi, je corresponds assez bien au profil. «Revenus modestes»«Soutenir le pouvoir d’achat»«Complétez vos revenus professionnels», mais oui, c’est tout moi ça! Je suis pris de tremblements, un début de vertige me gagne.

Je prends la direction de la CAF, je rentre toutes mes données; une semaine plus tard, j’apprends qu’à partir du mois prochain, il me sera versé une certaine somme d’argent dont ma pudeur naturelle m’empêche de dire la valeur ici. Mais c’est quoi ce pays de fous où l’argent public pousse dans les arbres ?!! Comment ça, j’ai le droit à un revenu complémentaire? Mais au nom de quoi, de qui ?

Pris dans mon ivresse, j’ai aussitôt convenu d’un rendez-vous avec le laveur de vitres. Il vient la semaine prochaine. Comme il se doit, l’État paiera la moitié de la facture…!

 

 

 

 

Source : Slate (France)

 

 

 

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