France – « Un corps noir dans un espace blanc, c’est un accident industriel » : la peau, un nuancier de discriminations au travail

Le Monde  – Enquête « Sois belle et produis » (2/6). Les femmes « non blanches » se trouvent au croisement des discriminations de genre et de couleur de peau dans leur entreprise. Certaines inventent des stratégies pour faire face quand d’autres passent sous silence leur vécu.

 

Le premier « incident » dont se souvient Marie Dasylva est une remarque de sa manageuse sur sa coupe de cheveux afro : « Est-ce bien professionnel ? » La question est sidérante. Qu’est-ce que le « professionnalisme » d’une coupe de cheveux ? C’est la première fois que cette jeune femme, cadre dans l’industrie de la mode et du luxe depuis dix ans, prend conscience de ce qui se joue au quotidien dans le monde professionnel : « Je travaillais avec des gens qui n’avaient jamais vu de femmes noires. Un corps noir dans un espace blanc, c’est un accident industriel. La phrase de ma cheffe a été un déclic, avant j’étais dans le déni. »

Après cet épisode, Marie Dasylva a eu un bébé, a été licenciée et fait un burn-out. Des mois durant, elle a recensé dans un carnet toutes les remarques humiliantes, racistes, sexistes, grossophobes subies au travail. Comme si la question sur ses cheveux avait déclenché une volonté d’introspection. Sur le Twitter (désormais X) de la fin des années 2010, elle comprend que son expérience de femme noire discriminée au travail est loin d’être individuelle et anecdotique. Et qu’elle peut se rendre utile pour mettre à profit sa compréhension des enjeux du racisme en milieu professionnel. Elle fonde alors une agence de coaching pour accompagner les femmes « non blanches » discriminées au travail.

« Je coache un éventail de personnes, de la directrice financière à la coéquipière de chez McDonald’s, de l’étudiante en thèse à la personne qui dort en hébergement d’urgence », raconte-t-elle. En dix ans, elle a développé sa propre définition de la discrimination : « C’est un projet de mort sur une population donnée. On voit les violences policières, mais ce qu’on voit moins, c’est l’érosion du mental, du corps. »

Travailler plus pour obtenir moins, c’est le sentiment partagé par les femmes non blanches que Le Monde a interrogées pour décrire leur expérience dans l’univers professionnel. L’augmentation du « sentiment de discrimination » et le ressenti de traitement inégalitaire ont fortement augmenté ces dernières années en France. Selon la dernière enquête Trajectoire et Origines de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et de l’Institut national d’études démographiques (INED), publiée en 2022, 47 % des femmes ayant déclaré une discrimination estiment qu’elle était due à leur sexe (contre 28 % en 2008-2009).

Un imaginaire racialisé

L’origine, la nationalité ou la couleur de peau constituent d’autres facteurs importants de discrimination : 31 % de femmes estiment en avoir subi en raison de leur origine. Quand plusieurs motifs de différenciation fusionnent, ils se renforcent et créent de nouvelles formes d’oppression « intersectionnelle », concept élaboré par la chercheuse américaine Kimberle Crenshaw en 1989.

Le corps et l’apparence physique sont toujours les points d’entrée des remarques sexistes et racistes. Estelle Depris, 32 ans, conférencière et autrice du livre Mécanique du privilège blanc (Binge, 2024), raconte que ses cheveux et sa peau ne sont jamais passés inaperçus, nulle part. La Belgo-Congolaise fait face depuis son enfance à des remarques – « Tahiti Bob, t’as mis les doigts dans la prise ? » – et à des regards sur sa chevelure quand elle est coiffée en afro. Des gens lui touchent parfois les cheveux sans son consentement.

« Je suis très à l’aise avec mes cheveux dans la vie privée, mais, si je suis invitée dans un contexte institutionnel, cela va être une vraie charge mentale. Si je dois visiter un appartement ou postuler à un emploi et que j’arrive avec une full afro, la personne va projeter sur moi un imaginaire racialisé sur ma capacité à tenir un logement propre ou sur mes compétences professionnelles », raconte la jeune femme. Elle analyse ces interactions comme une somme de microagressions : « La répétition de ces situations a commencé à me mettre mal à l’aise, car mon corps ne m’appartenait plus. »

Toutes les femmes interrogées par Le Monde évoquent une forme de « racisme quotidien », tel qu’il a été théorisé, en 1991, par Philomena Essed. Selon la sociologue néerlandaise, le racisme n’est plus seulement constitué d’intentions malveillantes ou d’actes hostiles spectaculaires, il est systémique, routinier, et beaucoup plus subtil.

« Les microagressions, c’est l’envers du racisme violent, développe Carmen Diop, chercheuse, ancienne journaliste et autrice d’une thèse (Les femmes noires diplômées face au poids des représentations et des discriminations en France). Ce sont des petites choses : on vous passe la main dans les cheveux, on fait de l’humour, on naturalise certaines compétences – la femme noire est maternelle ou agressive –, on vous demande votre origine. Toutes ces choses qui s’accumulent tous les jours vous renvoient à votre extranéité. »

Pour les femmes diplômées, l’expérience du racisme est longtemps passée sous les radars. Lorsque son premier article de recherche sur le sujet est sorti au début des années 2010, Carmen Diop a reçu énormément de témoignages. « Les métiers subalternes des femmes “racisées” avaient été étudiés, mais on n’avait jamais regardé et écouté ces femmes noires instruites, dont l’expérience invalide complètement l’idée que le racisme est lié à la classe sociale et à l’ignorance », ajoute la chercheuse.

« Culpabilisation »

Sophia, une Marocaine de 44 ans, naturalisée française, coche toutes les cases de la réussite professionnelle. Diplômée d’HEC Paris, elle est directrice financière d’un grand groupe du secteur du tourisme. « Je peux franchement dire que j’ai rarement subi des discriminations. Je pense que cela est lié au fait que je suis profondément athée et féministe, que je parle français mieux que n’importe quel Français d’origine », avance-t-elle.

En revanche, elle partage l’expérience des microagressions. « Sous le couvert de l’’humour, j’ai entendu des choses comme “tu l’as garé où, ton chameau ?” ou “les Maghrébines sont chaudes”, ou des réflexions sur mon style de communication, jugé agressif à cause de mes origines et de mon soi-disant “sang chaud”. »

Annabelle (le prénom a été changé), 44 ans, d’origine italienne par son père et camerounaise par sa mère, commence à travailler en intérim à 18 ans. Les petites phrases la renvoyant à sa condition de femme métisse se sont très vite fait entendre. Lors d’une mission dans une banque privée du 8ᵉ arrondissement de Paris, l’une de ses collègues lance en passant devant son bureau : « Comme c’est exotique ! » Une autre fois, en mission dans une fondation médicale, elle décide de « lâcher [ses] cheveux ». Le lendemain, l’agence d’intérim l’appelle pour mettre fin à son contrat. Pourquoi ? « Ils n’ont plus besoin de vous », lui répond son interlocuteur, sans plus de précisions.

Quand elle déménage à Londres, où elle obtient une double licence, elle ne pense plus à la couleur de sa peau. Après son retour en France, plus diplômée et plus compétente, sa carrière est toujours émaillée d’« incidents ». « J’ai entendu mon directeur dire “on ne va pas être dirigés par une bamboula” après l’une de mes prises de parole. » La meurtrissure est silencieuse et reste sans réponse. « Je viens d’un milieu populaire, il n’était pas du tout prévu que je fasse des études. Donc je ne réponds pas, car je mesure le risque de se faire licencier », regrette Annabelle. Mais cela crée un stress quotidien, une érosion intérieure insidieuse.

La réticence à avouer la discrimination s’explique par la « stigmatisation de la posture victimaire », analyse Olivier Esteves, enseignant-chercheur à l’université de Lille et coauteur de La France, tu l’aimes mais tu la quittes (Seuil, 2024), un ouvrage qui a fait connaître les désillusions des musulmans français. Or, le fait de se reconnaître comme une « victime » est le préalable à une vraie prise de conscience, affirme Marie Dasylva. « Les personnes discriminées refusent souvent de se dire “victimes” par peur de perdre leur dignité ou de s’autodisqualifier. Ne pas nommer le préjudice, c’est s’enfermer dans la culpabilisation », dit la coach.

Marie Dasylva assume désormais un discours de combat : « La sédition douce et méthodique au quotidien pose les jalons d’une bascule collective. » Celle qui accompagne des femmes « racisées » dans des ateliers ou sur des fils de discussion sur les réseaux sociaux se voit comme le « général » des guerres menées par d’autres femmes.

 

 

Marine Miller

 

 

 

Source :  Le Monde

 

 

 

Suggestion Kassataya.com  :

« Avec un physique comme ça, vous devriez faire autre chose » : le visage, un concentré de préjugés au travail

 

 

 

 

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