France – Cimetières, le grand déménagement

The Conversation   – Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou l’incinération seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?

Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.

Ce premier épisode est consacré aux cimetières. Ces lieux dévolus au repos éternel ne sont pas immuables et doivent parfois être déplacés. Mais « translater » un cimetière n’est pas une mince affaire…

 

L’ESSENTIEL

  • Les conséquences du dérèglement climatique pourraient engendrer l’augmentation du nombre de déplacements de cimetières dans les prochaines décennies.
  • Les « translations » de cimetières sont des chantiers complexe, qui peuvent s’étaler sur de très nombreuses années.
  • Les projets de déménagement de cimetières sont sensibles, notamment parce qu’ils redéfinissent le rapport des familles à leurs défunts et à la sépulture.

 

Au-delà de leur apparente permanence, les cimetières sont des espaces en mouvement. Relativement récent dans sa forme actuelle, le cimetière a, par le passé, été amené à déménager à plusieurs reprises.

Des nécropoles romaines aux cimetières paroissiaux en passant par les cimetières contemporains, ces chantiers de « translation de cimetières » ont notamment accompagné les grandes évolutions sociétales sur les pratiques funéraires.

Ces scénarios de translations de cimetières n’appartiennent pas seulement au passé, mais constituent une actualité bien présente au regard des défis environnementaux, interrogeant parallèlement les enjeux relatifs à la création de nouveaux cimetières.

Quelles leçons retenir du passé ?

D’un point de vue historique dans le contexte français, les premières migrations de sépultures sont liées au développement du christianisme, lequel a conduit au rapprochement des sépultures vers les lieux sacrés. Mais au 16e siècle, le fonctionnement des cimetières paroissiaux s’est complexifié dans les milieux urbains, en raison du manque de place et des problématiques sanitaires liées à l’accumulation des corps en décomposition.

En plus d’interdire les inhumations dans les églises, la déclaration royale du 10 mars 1776 ordonne alors l’agrandissement ou le transfert des cimetières pouvant nuire à la salubrité de l’air. En 1780, la fermeture du cimetière parisien des Innocents, suite à l’effondrement de son charnier, marque l’un des déménagements de cimetière les plus célèbres. Ce déplacement a en effet non seulement engendré la création des catacombes, mais aussi celle des grands cimetières parisiens (aujourd’hui intramuros) comme le Père-Lachaise.

À la même période, le décret du 23 prairial an XII (12 juin 1804) pose les bases de la législation funéraire, encore en vigueur aujourd’hui dans le Code général des collectivités territoriales, notamment en matière de translation et de création de cimetières.

Plus récemment, d’autres facteurs ont pu conduire à la translation de tout ou partie de cimetières. Citons, par exemple, la création de barrages hydroélectriques dans les années 1960-1970, qui a conduit à la reconstruction de villages entiers, comme à Bord-les-Orgues et Naussac, ou encore les projets d’infrastructures de transport, tels que celui qui a mené au déplacement, en 2010, de l’ancien cimetière de l’hôpital psychiatrique de Navarre, à Évreux (connu sous l’appellation « cimetière des fous »), situé sur le tracé d’un contournement autoroutier.

À l’avenir, des déménagements de cimetières dus au changement climatique ?

Dans une vision davantage prospective, ce sont les conséquences du dérèglement climatique qui pourraient engendrer l’augmentation du nombre de translations de cimetières dans les prochaines décennies.

Les exemples internationaux accréditent cette hypothèse. Ainsi, en 2014, le cimetière d’Oso, dans l’État de Washington, aux États-Unis, a dû être relocalisé temporairement sur un terrain moins instable, en raison d’un glissement de terrain massif. En Angleterre, à Happisburg, c’est l’érosion qui menace le cimetière, établi à flanc de falaise.

En France, il existe déjà des situations critiques, comme à Jugon-les-Lacs, en Bretagne, non loin de Dinan, où le conseil municipal, après de premières délibérations en 1986 et 1991, a confirmé en juillet 2022 la décision de fermer le cimetière autour de l’église, car il se situe en zone inondable. Sur le littoral, la submersion marine projetée montre que les villes côtières, dont certaines sont très urbanisées, pourraient également voir leurs cimetières engloutis, comme à Dunkerque ou Saint-Malo. Non moins sensibles, les régions de montagne connaissent leurs propres risques, comme à La Bérarde, ensevelie par une lave torrentielle liée à la fonte des glaciers en juin 2024.

Photo du cimetière de l’église de Jugon-les-Lacs
À Jugon-les-Lacs, le déplacement du cimetière de l’église, situé en zone inondable et photographié ici en 2011, a été acté. Pymouss / Wikimedia Commons, CC BY

Bien que la question des cimetières soit encore peu abordée dans ces scénarios, et à défaut de stratégies d’évitement, d’atténuation ou de résolution des enjeux climatiques, de tels évènements imposent aujourd’hui pour certains d’envisager leurs translations au risque, en cas d’inaction, de les voir disparaître sous les flots et la boue.

Mais comment procède-t-on pour déménager un cimetière ?

Ouvrir un cimetière pour en fermer un autre

Toute translation est avant tout conditionnée à l’ouverture d’un nouveau cimetière, ou au fait qu’un cimetière existant dispose de suffisamment de place pour accueillir l’ensemble des restes mortels du cimetière à déménager.

Dans le cas d’une ouverture, les dispositions réglementaires du Code général des collectivités territoriales donnent des indications sur la surface du cimetière et ses capacités d’inhumations : nombre présumé des défunts, taille des sépultures et des entre-tombes, etc. Elles posent également un cadre en termes de localisation (terrains les plus élevés exposés au nord, profondeur de la nappe phréatique, etc.) et d’aménagements, tels que la mise en place d’un ossuaire dans l’enceinte du cimetière pour accueillir les restes mortels exhumés.

À l’échelle du territoire, les documents d’urbanisme comme le plan local d’urbanisme (PLU) renseignent des contraintes supplémentaires, comme l’existence d’orientations d’aménagements et de programmation qui définissent les stratégies d’aménagements du territoire en fonction des besoins, notamment l’identification, la quantification et la spatialisation du besoin en logements, ou l’identification d’une zone à enjeux pour la création de zones d’activités, etc. De manière semblable, les trames environnementales, à l’instar de la trame verte et bleue, constituent des réseaux de continuités et de réservoirs écologiques où les aménagements sont souvent limités pour éviter la fragmentation des milieux naturels.

Ces conditions s’avèrent parfois difficiles à concilier dans les milieux urbains, où le foncier se raréfie et se morcelle et où les quelques terrains disponibles sont rarement attribués de manière prioritaire aux espaces funéraires.

La création du nouveau cimetière fait par ailleurs l’objet d’une procédure complexe et chronophage, avant que puissent enfin être réalisées les premières (ré-)inhumations : processus délibératifs communaux (voire intercommunaux), transactions foncières, obtention des autorisations d’urbanisme nécessaires, diagnostics préopérationnels (hydrogéologique, écologique, archéologique, etc.), études ou enquêtes publiques sont autant d’étapes préalables avant le démarrage des travaux.

Enfin, dès lors que le nouveau cimetière est livré, la translation en elle-même peut débuter.

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Source : The Conversation  

 

 

 

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