France – Bally Bagayoko, le gavroche de la cité des rois

Chronique par Hassan Adrar

Cette chronique se propose de regarder la France depuis l’autre rive, celle du Sud. Il fallait commencer par un homme. Non qu’il résume le pays, mais parce qu’une partie de la France se regarde en lui, et n’aime pas toujours ce qu’elle y voit. Cet homme s’appelle Bally Bagayoko. Il est, aux portes de Paris, le nouveau maire de Saint-Denis.

Dans une République, la participation politique est le plus haut degré de l’intégration. Dans les années 1990, on répétait volontiers que la classe politique devait ressembler à la population qu’elle représente. Trente ans plus tard, le vœu commence à se réaliser : des élus issus de l’immigration africaine siègent à l’Assemblée nationale, beaucoup sous les couleurs de La France insoumise, le parti de Jean-Luc Mélenchon, et dirigent désormais des villes. Le courant identitaire n’y voit pas une intégration réussie, mais le prélude d’une colonisation à l’envers. Étrange République, qui exige l’intégration et s’effraie de la voir réussir dans les urnes.

Le 15 mars 2026, l’uppercut est venu de Saint-Denis. « Un coup K.-O. » : Bally Bagayoko, né de parents maliens, emporte la mairie dès le premier tour, avec 50,77 % des voix. Dans la ville où reposent les rois de France, un fils d’ouvrier de l’automobile, arrivé là à l’âge de deux ans, s’installe dans le fauteuil de maire. Ce n’est cependant pas une météorite. Élu dès 2001 dans l’équipe du maire communiste Patrick Braouezec, deux fois adjoint, il compte un quart de siècle d’expérience municipale. Ceux qui découvrent aujourd’hui une « star » ignorent qu’ils ont affaire à un vieux routier.

Les esprits chagrins n’ont pas attendu le lendemain. Le soir même, lorsqu’il emprunte à un poète la formule « Saint-Denis, ville des rois morts et du peuple vivant » pour qualifier sa ville, il est accusé d’avoir dit « la ville des Noirs et du peuple vivant ». Relayée notamment, selon la Ligue des droits de l’homme, par des figures de l’extrême droite comme Jean Messiha, Gilbert Collard et Renaud Camus, le théoricien du « grand remplacement », l’infox fait le tour des plateaux avant d’être démentie. Il fallait être raciste pour lire « Noirs » là où un poète avait écrit « rois ». Deux semaines plus tard, sur CNews, la chaîne d’information du milliardaire Vincent Bolloré, le philosophe Michel Onfray, venu de la gauche, expliquera, en évoquant Bally, qu’on n’est « pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin, avec le mâle dominant qui décide » et qui s’attribue « les femelles ». Il n’a pas prononcé le mot « singe » ; il n’en avait pas besoin. Onfray a seulement oublié qu’« un homme, ça s’empêche », comme le disait Camus, Albert. Pas Renaud, celui-là même qui avait colporté la « ville des Noirs ».

En sept mois, Bally Bagayoko est devenu une étoile médiatique. Reste à savoir si elle sera filante. Le personnage est solaire. Grand, élancé, la silhouette affûtée par des années de basket, il porte ses costumes avec élégance et une aisance que lui envieraient bien des énarques. On pense à Obama : même allure de basketteur, même décontraction chic, même façon de faire d’un meeting une fête. Son sourire est contagieux. Il n’hésite jamais à faire un pas de danse quand la foule le réclame et cette familiarité détonne dans une classe politique coincée et austère. Il y a chez lui du titi parisien nouvelle génération, quelque chose de l’esprit gavroche. Si son élection est mal tolérée par ses adversaires, elle est plébiscitée par les Dionysiens et, au-delà, par une jeunesse qui se reconnaît en lui. Les lycéens, durant les grèves de cet automne, l’ont porté en triomphe.

Il est celui des 35 000 maires élus en mars qui eut droit à plusieurs Unes dans la presse nationale. De quoi faire pâlir d’envie les autres édiles. Ces Unes ne sont pas toutes en sa faveur. La semaine dernière, l’hebdomadaire Marianne lui a consacré un dossier intitulé « Les ombres d’une nouvelle star ». On y apprend que son slogan « Un coup K.-O. » rappelle ceux d’Alpha Condé et de Denis Sassou-Nguesso, que le Mali serait « son pays d’origine » (il est né à Levallois-Perret), et que son abstention sur un vœu contre l’excision s’expliquerait peut-être par ses racines. Le maire de Saint-Denis est ainsi renvoyé, en trois coups de plume, aux autocrates africains et aux mutilations sexuelles. Le reste repose sur des témoins anonymes et sur des adversaires battus dans les urnes.

Tout n’y est pas faux. Un adjoint plusieurs fois mis en cause par la justice siège au conseil local de prévention de la délinquance ; un club présidé par un trafiquant condamné a reçu une subvention ; la police municipale perd des effectifs. Ce sont de vraies questions, et un maire doit y répondre. Mais un maire se juge sur pièces : on lui demande des comptes, pas ses papiers d’identité.

Car Bally Bagayoko a une ligne, et il l’assume. La jeunesse d’abord. La prévention plutôt que la surenchère : LBD remisés dans les véhicules, refus de passer de 834 à 1 500 caméras à 30 000 ou 35 000 euros l’unité. On peut contester cette doctrine ; c’est même le rôle de l’opposition. On ne peut pas la confondre avec du laxisme ou de l’improvisation. Quant à son vocabulaire, il dément ceux qui voient en lui un indigéniste : il préfère parler d’« héritiers de l’immigration » plutôt que de « racisés », et décrit une France qui, « génération après génération, s’est enrichie des différences ». À ceux qui crient au « grand remplacement », il répond par une « grande clarification ».

Reste l’épreuve du pouvoir, qui use les étoiles plus vite que les procès d’intention. Bally Bagayoko devra apprendre à dire non, à ses amis comme à ses fans, et à tenir la ville autant qu’il tient la foule. C’est sur ce terrain qu’il faudra le juger : celui des écoles, des loyers, des halls d’immeuble. Si le gavroche de la cité des rois y réussit, il aura fait davantage pour l’intégration que tous ceux qui la réclament à longueur d’antenne. S’il échoue, ce sera comme maire. Pas comme Noir.

 

 

Hassan Adrar

 

 

Source : Agence de Presse Africaine (APA)

 

 

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