– Assis en tailleur en face du lycée Henri-Bergson, dans le 19e arrondissement de Paris, Maïssane, 17 ans, et Mohammed, 19 ans, révisent l’épreuve de philosophie du baccalauréat, programmée lundi 15 juin. Depuis quelques jours, un nouveau motif de stress s’est invité dans leur préparation. C’est sur TikTok que Mohammed a découvert les annonces du ministre de l’éducation nationale, Edouard Geffray, pour les candidats de la session 2026, que ce dernier souhaite placer sous le sceau de l’« exigence ». « Toute copie qui n’a pas un niveau suffisant en termes d’orthographe, de syntaxe et de grammaire ne peut pas avoir la moyenne au baccalauréat », a annoncé le ministre en conférence de presse à Arcueil (Val-de-Marne), mardi 19 mai. Des attentes qui s’appliqueront dès 2026 pour la voie générale et technologique, à partir de 2027 pour la voie professionnelle, et qui ont pris de court les plus de 533 000 candidats concernés cette année.
« Je me dis que c’est possible de ne pas avoir le bac à cause de mes fautes, alors que j’ai bien révisé », s’inquiète Mohammed, candidat au baccalauréat en sciences et technologies du management et de la gestion, spécialité ressources humaines et communication, et diagnostiqué dyslexique lorsqu’il était à l’école primaire. « Comment ça va se passer, si je fais des fautes ? », s’interroge-t-il, alors que l’aménagement pédagogique dont il dispose du fait de sa dyslexie ne prend pas en compte ses fautes d’orthographe.
A côté de lui, son amie Maïssane a disposé devant elle, sur le bitume chaud, des fiches de révision colorées. « Bonne en orthographe et en grammaire », la candidate au baccalauréat général spécialités sciences économiques et sociales, et histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP) reste confiante. Mais elle regrette de ne pas avoir eu de temps pour se préparer à une éventuelle hausse des attendus en langue française. « Ils nous l’ont dit à un mois du bac… Ç’aurait été mieux qu’ils l’annoncent au début de l’année, on aurait pu faire des dictées pour s’entraîner. Là, on a arrêté le français l’année dernière », souffle l’adolescente.
Yvot, 17 ans, franchit le portail de l’établissement d’un pas rapide. L’adolescent, inscrit dans un double cursus, enchaîne les cours au lycée avec des enseignements de danse classique au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Arrivant à peine à se dégager du temps pour travailler les épreuves de l’examen, il va devoir faire l’impasse sur des révisions de français complémentaires. « Je ne suis pas très bon en orthographe, c’est une contrainte supplémentaire. Déjà que je vais galérer pour le bac… », explique le candidat au baccalauréat général, qui a choisi les spécialités arts et HGGSP.
« Menace antipédagogique »
Parmi les enseignants, l’annonce inopinée du ministre suscite aussi les critiques. « On ne devient pas bon en orthographe du jour au lendemain », fustige Françoise Cahen, professeure de lettres au lycée Maximilien-Perret d’Alfortville (Val-de-Marne). « Certains élèves ont des troubles dys et ne sont pas diagnostiqués, (…) d’autres ont des préconisations différentes, il peut y avoir une inégalité », s’interroge la professeure, confrontée, en classe, aux « inquiétudes » de ses élèves. « Le bac, ce n’est pas que l’orthographe », finit-elle par trancher.
Edouard Geffray a prévenu qu’un « niveau de qualité globale de la copie » devra être apprécié par les enseignants de toutes les disciplines, sans mise en place d’un nouveau barème, ni précision sur ce qui peut être considéré comme un niveau « satisfaisant ». « C’est ce qu’on fait déjà ! », répond Sébastien Quéniart, professeur de lettres à Longuenesse (Pas-de-Calais) et correcteur de l’examen.
« Si cette annonce devait s’appliquer, elle serait complètement déloyale, parce qu’elle modifie les règles du jeu quelques semaines avant les examens », estime-t-il. Pour le professeur, le ministre agite une « menace antipédagogique et anxiogène » sans rien mettre en place pour pallier les difficultés des élèves en orthographe. « C’est regarder le problème par le petit bout de la lorgnette. Ça ne coûte pas cher de dire qu’on va être plus sévère sur l’orthographe sans mettre les moyens pour améliorer les compétences rédactionnelles des élèves. »
Une critique partagée par la FCPE, première fédération des parents d’élèves. « On aurait pu entendre que le ministre annonce un programme de mise à niveau en orthographe et une plus grande exigence à l’issue, développe Grégoire Ensel, son porte-parole. Là, on se contente de sanctionner les élèves et de faire peser sur leurs épaules les échecs du système. »
« Aucune consigne »
L’inquiétude s’exprime également sur une autre source possible d’inégalité : les élèves des disciplines littéraires, impliquant plus de rédaction, risquent de pâtir de la nouvelle consigne davantage que ceux des matières scientifiques. Des recommandations spécifiques seront édictées pour chaque discipline, et transmises aux correcteurs ainsi qu’aux commissions d’entente et d’harmonisation, a fait savoir le ministère.
En attendant, c’est le flou. « On a commencé nos épreuves de travaux pratiques, les évaluations des capacités expérimentales, (…) et nous n’avons reçu aucune consigne. On ne sait même pas comment ça peut se matérialiser », regrette David Boudeau, professeur de sciences de la vie et de la Terre dans un lycée vendéen et président de l’Association des professeurs de biologie et géologie. Il espère néanmoins voir des élèves plus vigilants sur le niveau de langue française dans leurs copies pour l’édition 2026 du baccalauréat, seul effet « positif » éventuel que le professeur prête aux annonces du ministre.
Invité sur le plateau de « C à vous », sur France 5, mardi 2 juin, Edouard Geffray a surtout incité les candidats à « se relire » à la fin des épreuves. « On fait tous des erreurs, ce n’est pas grave d’en faire », a-t-il concédé, moins ferme sur l’« intransigeance » revendiquée quelques semaines auparavant. Quelques minutes plus tôt, il avait lui-même buté sur plusieurs mots, comme « accueil » et « dilemme », lors du test d’orthographe auquel l’ont soumis les journalistes de l’émission.
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