
Le Soleil – Depuis plusieurs décennies, le Sénégal connaît une recrudescence inquiétante de suicides, un phénomène complexe où de nombreux facteurs, identifiés ou non, se conjuguent pour accentuer le désespoir des victimes. Devant les difficultés de la vie, certains voient dans le suicide une échappatoire, un choix tragique face à la douleur, à la déception ou à la solitude. Ce phénomène tendancieux gangrène le tissu social et reste souvent incompris, tant par les familles que par la société. Selon le rapport provisoire de mortalité de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) 2024 et les enquêtes de Surveillance des facteurs de risque des maladies non transmissibles, (Steps), les jeunes adultes sont les plus touchés, et les zones rurales enregistrent davantage de cas que celles urbaines. Dans le cadre de cette enquête, nous avons recueilli les témoignages de personnes ayant échappé de justesse au suicide, écouté les récits des familles éplorées et interrogé des spécialistes de la santé mentale et du comportement humain. Ils décrivent la détresse, les traumatismes passés, la mauvaise gestion émotionnelle, les troubles psychiques et les pressions sociales qui conduisent certains à envisager la mort comme seule solution. Ces récits, à la fois poignants et révélateurs, mettent en lumière « l’abomination de la désolation » qui pèse sur des vies souvent invisibles, mais qui témoignent d’un problème de santé publique majeur et d’une urgence sociale à comprendre et prévenir ce fléau.
Tikasso (nom fictif), dans le département de Podor, région de Saint-Louis, à proximité immédiate du fleuve Sénégal. C’est là, dans le quartier de Fakon (nom fictif), que s’est figé un dimanche entier. Faubourg d’ordinaire bruissant, traversé par les charivaris des enfants, le cliquetis métallique des charrettes et les va-et-vient incessants des habitants, Fakon* est méconnaissable. Le calme y pèse comme une matière épaisse. Seul le souffle d’un vent discret et quasi conspirateur, semble trahir la suspension brutale de l’ambiance d’antan.
Des hommes et des femmes, tous endeuillés, sont assis à même le sol, regroupés sous des bâches tendues à la hâte pour les protéger des rayons d’un soleil indifférent. Les visages sont uniformes. On y lit les mêmes traits tirés, les mêmes regards vides et les mêmes émotions figées. La tristesse sature l’air et la consternation s’impose sans partage. Pas un oiseau ne chante. À peine quelques chuchotements, étouffés, de ceux venus présenter leurs condoléances à la famille de B.S., décédé la veille… par suicide. B.S. avait 70 ans. Aucun trouble mental connu, aucun antécédent médical notoire qui aurait pu annoncer un tel dénouement. Pourtant, à en croire sa famille, le drame semble s’inscrire dans une histoire plus ancienne. Ses deux parents, eux aussi, sont morts de la même manière. Pour l’un de ses cousins germains, il ne fait aucun doute que le suicide est une malédiction qui s’est insinuée dans leur lignée depuis des décennies. Les mots lui échappent par saccades. Des larmes coulent sur ses joues creusées, ses yeux hagards cherchent un sens qu’ils ne trouvent pas. Sa voix, traversée de trémolos, trahit l’effondrement. A.B., cousin du défunt, est inconsolable : « Qu’est-ce qu’on a fait à Dieu pour mériter ce malheur », tonne-t-il.
Le corps de B.S. a été découvert par sa fille, âgée de 11 ans. Un cordon noué autour de son cou, relié à la rampe de l’escalier de sa demeure. Il est mort dans des conditions violentes, sans explication apparente, laissant derrière lui une famille sidérée et une enfant confrontée trop tôt à l’irréparable. Pour Ibrahima Timera, féticheur, le suicide peut être le résultat d’une possession par un esprit maléfique ou d’un acte de maraboutage destiné à pousser la victime à orchestrer sa propre mort. « Beaucoup de personnes mal intentionnées maraboutent leur semblable pour qu’il quitte ce monde. Elles préfèrent les condamner au suicide plutôt que de les empoisonner », explique-t-il, avant de préciser que cette pratique est loin d’être marginale. Le professeur Aïda Sylla expert en santé mentale propose quant à elle, une lecture différente. Dans certaines familles ou cultures, explique-t-elle, le suicide peut être perçu comme une obligation lorsque l’individu est couvert de honte. Elle ajoute que, dans certaines civilisations, il existe même des modalités précises une manière et un lieu pour mettre fin à ses jours lorsque surviennent des événements jugés infamants. Si B.S. est allé jusqu’au bout de son geste, F.N., elle, n’a pas échappé à son destin de vivre. Son rictus, accroché à ses lèvres, dévoile un diastème qui illumine un visage pourtant avenant. Mais derrière cette apparente douceur, ses mimiques la trahissent. Une candeur inquiète affleure dans son regard fuyant. F.N. nous accueille avec méfiance. « Vous allez réveiller mes vieux démons », lance-t-elle d’emblée. La mine est maussade, les paupières figées, les yeux cramoisis, embués de larmes retenues. Sa vie bascule en 2013, lorsque son père est rappelé à Dieu. La fillette de 13 ans qu’elle était est alors envoyée à Touba, ville religieuse de la région de Diourbel, chez son oncle, afin qu’il assure son éducation.
Un vide difficile à combler
« J’ai été jetée dans la gueule du loup, dans une demeure sans vie ou j’ai vécu le pire », émet elle dans un soupir. Elle marque une longue pause avant de confier : « J’ai subi toute sorte de maltraitance ». Elle commence alors à pleurer sous l’impulsion d’une tachycardie qui accélère son rythme respiratoire. Après quelques minutes d’accalmie, elle s’excuse de son état et poursuit : « que vaut la vie si personne n’a pitié de personne ? J’ai été violée répétitivement par un oncle. Ce bouc n’a même pas rechigné à abuser de sa nièce, âgée seulement de 13 ans, et qui n’avait à sa rescousse ni père ni mère ». Elle fronce les sourcils et tonne : « goor yepp a yam… » (Ndlr : tous les hommes sont pareils). F.N se recroqueville sur elle-même pendant un bout de temps avant de poursuivre sa narration : « il venait itérativement les nuits, même certains soirs, il m’amenait dans une vieille bâtisse et abusait de moi à même le sol. Il me menaçait de mort si toutefois je le répétais à qui que ce soit. Et j’obtempérais de peur qu’il me tue ».
Ce n’est qu’après le baccalauréat, difficilement obtenu, que F.N retrouve Dakar et sa famille. Elle garde cet épisode glauque dans sa plus secrète mémoire. Cependant en 2022, F.N, avouant ne plus pouvoir vivre avec ce traumatisme, a jugé nécessaire d’abréger sa vie. « J’ai pris des détergents, mélangés avec d’autres produits dont je n’ai aucune souvenance. L’essentiel pour moi était de mourir. Et à ma grande surprise, je me suis réveillée à l’hôpital. Je ne peux plus vivre avec ce malheur qui hante mon sommeil. Le seul fait de savoir que mon oncle-violeur est toujours sur cette terre et qu’il se la coule douce sans coup férir m’écœure ». Toujours la voix enrouée, elle ajoute : « ma vie est une plaie béante, toute solution serait comme un cautère sur une jambe de bois. Je suis anéantie à jamais ». Ces difficiles épisodes de vie sont tributaires de sa volonté de se suicider. Personne ne soupçonne dans sa famille qu’elle a vécue de telles horreurs. Jusqu’ici, elle avoue que l’envie de se suicider et d’en finir avec ses maux qui le hantent, lui effleure la tête. Ces cas de tentatives de suicide lié à un passé difficile sont assez courants dans la société sénégalaise.
Cependant, le départ d’un proche est tout au plus un substrat qui a poussé beaucoup de personnes à vouloir mettre fin à leur vie. C’est le cas d’A.S. « Quand mon père est décédé, ma vie est devenue amère. La seule chose que je voulais était de le rejoindre, car il était tout pour moi. J’ai moult fois essayé de mettre fin à ma vie. Après trois tentatives intermittentes sans aboutissement, je me suis résignée », raconte-t-elle. C’est son sourire qui cache ses émois qu’on aperçoit de prime abord, la mine coite, le visage béat, A.S semble n’avoir jamais eu l’idée de se suicider. Cette jeune fille de 24 ans a vu sa vie s’effondrer plusieurs fois. Sans fards, elle narre sa vie difficile.
Amadou KEBE
Source : Le Soleil (Sénégal) – Le 10 janvier 2026
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