
SenePlus – Reçu vendredi 2 janvier 2026 dans l’émission « L’échappée » d’Edwy Plenel sur Mediapart, l’économiste et philosophe sénégalais Felwine Sarr a livré une réflexion dense sur les défis de notre époque, entre repli identitaire et nécessité d’une « mutualité » planétaire. Depuis la Cité internationale des arts de Paris, qui célèbre ses 60 ans, le professeur de philosophie africaine à l’université de Duke (Caroline du Nord) a diagnostiqué une « curieuse époque où tolérer autrui n’est point le reconnaître ».
Au cœur de son propos, Felwine Sarr développe le concept de « cosmopolitique de l’hospitalité ». « L’hospitalité [pensée comme] sagesse millénaire (…) demande du temps, de l’effort », explique-t-il dans l’émission. Mais cantonner cette hospitalité à la conscience individuelle revient à « la dépolitiser », selon lui.
L’intellectuel sénégalais va plus loin en proposant que « tout individu, tout être humain doit être accueilli dans la communauté humaine parce que tout individu appartient par principe à la communauté humaine ». Cette reconnaissance doit, selon lui, se traduire par « des droits transnationaux » garantissant partout « les conditions de sa dignité » : sécurité, éducation, culture, soins.
« Nos droits sont garantis par nos nationalités. Lorsque vous allez dans un pays étranger, vous êtes soumis à un régime d’exception », rappelle Sarr, avant de plaider pour « des formes de citoyenneté globale ou mondiale » où chacun serait reconnu « en tant qu’humain appartenant à la communauté humaine ».
Interrogé sur le caractère hospitalier de Paris, ville qui « s’est voulue être une ville monde pendant longtemps », Felwine Sarr ne cache pas sa déception. « Récemment, il est très malheureux de constater qu’en fait elle se referme », déplore-t-il, pointant l’Europe qui « érige des barrières, ferme des frontières, refuse de se reconfronter à sa propre altérité ».
L’auteur d’Afrotopia (2016) rappelle une évidence historique souvent occultée : « Si le monde est en France, c’est que la France s’est projetée dans le monde et en Afrique et a fondé un empire colonial ». Aujourd’hui, regrette-t-il, « le monde est en elle et elle refuse d’en être affectée ».
Edwy Plenel illustre ce paradoxe par l’exemple d’un confrère sénégalais travaillant sur une thèse à Paris, contraint de passer par la Belgique pour obtenir un visa Schengen, la France le lui ayant refusé. Un cas parmi d’autres qui témoigne, selon Sarr, d’une politique migratoire discriminatoire envers les Africains francophones.
« Monter en qualité d’humanité »
Face à un monde marqué par « la violence langagière », l’ancien enseignant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal appelle à « monter en qualité d’humanité » et à « produire des relations de qualité ». « Nous vivons une qualité relationnelle extrêmement dégradée », affirme-t-il, ajoutant que « ces conflits de haute intensité ne sont que le reflet à une grande échelle de ce que nous avons déjà cultivé dans des espaces de la relation interindividuelle ».
Sarr insiste sur la nécessité de « traquer » la violence dans tous les espaces où elle « fermente » avant de se manifester. « Comment mettre des barrières, une distance entre nous et ces manifestations les plus abjectes ? », interroge-t-il, appelant à un travail en profondeur sur « les foyers de fermentation » de la violence.
Cette réflexion prolonge le cycle de conférences qu’il a animé à l’automne 2025 à Paris, intitulé « L’école du soir », dans le cadre du Festival d’automne et du Centre Pompidou, autour du thème d’une « vie commune ».
Sur la scène internationale, Felwine Sarr salue le rôle de l’Afrique du Sud qui a porté plainte contre Israël devant la Cour internationale de justice pour crime de génocide à Gaza. « C’est l’Afrique du Sud. C’est le pays victime de l’apartheid depuis 1948 qui (…) a repris cette question du droit, qui s’est levé contre le double standard », souligne-t-il.
Pour Sarr, ce positionnement s’explique par « le capital expérientiel de cette nation » : « Ils savent de quoi il en retourne puisqu’ils l’ont vécu. Ce n’est pas juste une idée, ce n’est pas juste un monde lointain, c’est une expérience qu’ils ont traversée dans leur chair ».
L’intellectuel voit dans ce geste un signe d’espoir et attribue à l’Afrique un rôle éthique particulier : « Le continent africain, puisqu’il a vécu plusieurs fois des privations de liberté, des formes d’oppression, (…) doit être le lieu éthique et moral du refus de cela ».
Critique de l’économisme et plaidoyer pour la « mutualité »
Économiste de formation, Felwine Sarr développe une critique radicale du modèle de développement dominant. « On a surpondéré la dimension économique et on est rentré dans de l’économisme où les valeurs de l’économie marchande sont devenues les valeurs réelles », analyse-t-il.
Il rejette le terme même de « développement » pour lui préférer celui de « mieux-être » ou « bien-être », qui intègre « l’espace culturel, l’espace spirituel, la relation écologique, la paix ». S’appuyant sur les travaux d’Amartya Sen, il plaide pour une approche fondée sur les « capabilités » et les libertés humaines plutôt que sur la seule croissance économique.
« Si des richesses matérielles pour croître ont besoin de faire décroître le vivant et la nature, elles ont besoin de faire décroître la qualité des relations humaines », affirme-t-il, parlant de « malcroissance » pour décrire nos sociétés actuelles.
Face à cette dérive, Sarr propose le concept de « mutualité » : « Comment créer un monde en commun où on établit des rapports de réciprocité féconde ? » Cette mutualité s’oppose à la fragmentation actuelle du monde en « îlots » compétitifs.
Coauteur avec Bénédicte Savoy du rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain remis au président Emmanuel Macron en 2018, Felwine Sarr dresse un bilan nuancé de ses recommandations. « Le chronogramme n’a pas été respecté », reconnaît-il.
Si quelques restitutions ont eu lieu (les 26 trésors royaux d’Abomey au Bénin, le sabre d’El Hadj Omar Tall au Sénégal), « la mécanique de la restitution s’est un peu enrayée », déplore l’intellectuel. Le boli rapiné lors de la mission Dakar-Djibouti (1931-1933), documenté par Michel Leiris dans L’Afrique fantôme, n’a toujours pas été rendu.
Sarr rappelle que « deux tiers des objets sont rentrés dans le temps colonial (1885-1960) » et que « même si des objets ont été donnés, ils ont été donnés dans des rapports de domination et de pouvoir ». Il souligne néanmoins l’importance du « débat intellectuel, historiographique et culturel » ouvert par ce processus sur « que signifie la présence de ces objets dans les musées occidentaux ».
« Ces objets ont besoin de retourner dans les lieux où ils font sens, dans les lieux où ils dynamisent les sociétés, dans les lieux où ils manquent aux communautés », affirme-t-il, dénonçant l’hypocrisie d’un « universel » proclamé par des musées européens auxquels « les Africains n’ont pas accès » faute de visas.
Migration : un « chemin initiatique » et non un simple calcul économique
Sur la question migratoire, Felwine Sarr refuse toute lecture misérabiliste. Les jeunes qui migrent « ne sont pas les plus démunis », rappelle-t-il, mais « ceux qui ont le moyen de payer le passeur ». Leur départ relève davantage d’un « chemin initiatique » que d’une simple quête matérielle.
« On les réduit et on les confine à des indigents qui cherchent à s’accomplir matériellement. Et on oublie qu’ils veulent continuer à naître », explique-t-il, évoquant son expérience d’insulaire originaire de Niodior, au nord de la Gambie. « Le monde leur vient par des images que les satellites projettent. Le monde est là et ils sont confinés, enfermés du dedans et du dehors. »
Sarr revendique le droit à la mobilité comme « droit fondamental » : « Comment est-ce que fondamentalement je fais l’expérience pleine de mon humanité (…) si je ne peux pas être en mouvement ? » Il cite Franz Fanon et sa formule dans Peau noire, masques blancs : « Son destin est d’être lâché. »
Interrogé sur les régimes militaires au Mali et au Burkina Faso qui se dressent contre la tutelle française tout en réprimant leurs propres populations, Felwine Sarr reconnaît la légitimité du « désir de finir cette phase » de dépendance postcoloniale, mais pose une question essentielle : « Que vaut le rêve de Rome si Rome n’est pas libre ? »
« Si nous promettons la liberté, nous devons y aller sur les chemins de la liberté avec des moyens de la liberté », insiste-t-il, avertissant contre « les sirènes autoritaires qui nous promettent que ce sont les voies les plus rapides ». Sa conclusion est sans appel : « La fin ne justifie pas les moyens. Ce sont les moyens qui déterminent la fin. »
Pour cette nouvelle année, Felwine Sarr formule un vœu à la fois simple et exigeant : « Que l’on soit dans un monde qui reprend l’élan, l’ambition de son visage lumineux, de sa face lumineuse et qui décide résolument, en retroussant les manches, de lutter contre ses ombres et ses obscurités. »
Citant ses Méditations africaines (2020), il rappelle : « Malgré tous les malgré, sous la grêle de tous les démentis, croire en l’homme. Il suffit d’un homme digne de ce nom pour continuer à croire en l’homme. » Tout en ajoutant une mise en garde : « Traverser le mal sans se prendre pour l’incarnation du bien. »
Source : SenePlus (Sénégal)
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