SenePlus – La Professeure Fatimata Ly, enseignante-chercheure à la Faculté de Médecine, de Pharmacie et d’Odontologie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, vient d’être distinguée au niveau international pour son leadership dans le domaine de la dermatologie. Elle a reçu le Certificate of Appreciation Award 2026, dans la catégorie International Leadership, une distinction attribuée par l’International League of Dermatological Societies (ILDS).
Selon le communiqué de l’UCAD, cette distinction récompense les personnalités ayant apporté une contribution exceptionnelle au développement de la dermatologie à l’échelle internationale, notamment à travers le leadership, la recherche, la formation et l’élaboration des politiques de santé. La candidature de la Professeure Ly a été portée par l’African Society of Dermatology and Venereology
Au-delà de la reconnaissance institutionnelle, cette distinction consacre un parcours scientifique dont l’une des constantes est la lutte contre un phénomène particulièrement enraciné dans les sociétés africaines, celui de la dépigmentation cosmétique volontaire, communément appelée « khessal » ou « xeesal ».
Une bataille scientifique de longue haleine
Chez la Professeure Fatimata Ly, le combat contre le « khessal» n’est ni récent ni circonstanciel. Depuis de nombreuses années c’est un sujet important de recherche, de sensibilisation et d’engagement en santé publique.
Dès 2004, elle publiait, avec Antoine Mahé et Ari Gounongbé, une étude sur la dépigmentation cosmétique à Dakar, portant sur ses déterminants socio-économiques et les motivations individuelles. Les travaux montraient déjà que le phénomène ne pouvait être réduit à une simple question de mode ou à un supposé complexe d’infériorité. Les motivations étaient multiples, avec une forte dimension esthétique, le mimétisme et l’influence de l’environnement social
Quelques années plus tard, la dermatologue approfondissait cette réflexion en étudiant les représentations sociales associées au « khessal ». Dans un travail publié dans l’International Journal of Dermatology, elle s’intéressait au refus du blanchiment de la peau et à l’autre versant du phénomène. Cette approche révèle la conception défendue par la spécialiste. Pour combattre efficacement la dépigmentation, il ne suffit pas de montrer ses effets indésirables. Il faut comprendre pourquoi des femmes, mais aussi des hommes, recourent à des produits dont les dangers sont de mieux en mieux documentés. Du phénomène esthétique au problème de santé publique
La Professeure Ly définit la dépigmentation cosmétique volontaire comme l’ensemble des procédés destinés à éclaircir la peau à des fins esthétiques, par l’utilisation de produits contenant des substances telles que l’hydroquinone, certains dermocorticoïdes, les sels de mercure ou encore le glutathion. Elle souligne que le phénomène est très répandu en Afrique subsaharienne et que ses conséquences dépassent de très loin,la seule dimension esthétique.
Les complications peuvent être dermatologiques, mais également générales. Acné, troubles pigmentaires, infections cutanées, atrophie de la peau, vergetures, dilatation des petits vaisseaux et ochronose exogène sont des complications décrites. Certaines substances utilisées dans ces produits peuvent être associées à des complications endocriniennes, rénales ou neurologiques.
Une étude récente menée à Dakar et publiée en 2025, à laquelle la Professeure Fatimata Ly a participé, s’est intéressée aux aspects épidémiologiques des complications liées à la dépigmentation cosmétique, souvent associée à l’utilisation prolongée de produits contenant de l’hydroquinone. Donc, derrière le vocabulaire apparemment anodin du « teint », se cache une véritable entreprise de transformation chimique de la peau, dont les conséquences peuvent être lourdes.
Une lutte qui ne se limite pas au cabinet médical
La particularité de l’engagement de la Professeure Ly tient à ce qu’elle n’a jamais réduit cette question à un problème exclusivement dermatologique. Elle a porté le phénomène sur le terrain de la santé publique, de la sociologie et de l’anthropologie. Elle est l’une des fondatrices de l’Association d’Information sur la Dépigmentation Artificielle, AIIDA, créée à Dakar en 2001. L’organisation sensibilise sur les dangers de la dépigmentation sans stigmatiser celles et ceux qui la pratiquent, tout en favorisant une meilleure prise en charge des complications. Cette nuance est importante. La lutte contre le « khessal » ne saurait être réduite à une condamnation morale de celles qui y ont recours. Les travaux de la Professeure Ly montrent au contraire que le phénomène s’inscrit dans un système complexe de représentations de la beauté, du corps, de la féminité et du regard social.
Une spécialiste devenue référence internationale
Son expertise sur la peau noire et les complications liées à la dépigmentation a contribué à faire de Fatimata Ly une voix reconnue au-delà du Sénégal. Le Conseil international du psoriasis la présente comme une spécialiste des dermatoses associées au blanchiment de la peau et rappelle son rôle de fondatrice de l’AIIDA ainsi que son engagement dans la sensibilisation au Sénégal.
En 2026, son nom figure parmi les auteurs d’un travail consacré aux disparités mondiales d’accès aux soins dermatologiques, dans le cadre du Skin Health Observatory, initiative associant notamment l’ILDS et des chercheurs de plusieurs régions du monde. Cette dimension internationale donne une portée supplémentaire à la distinction qui lui est attribuée.
Le « Certificate of Appreciation Award » ne vient donc pas seulement saluer une carrière universitaire. Il consacre aussi une conception de la dermatologie qui associe recherche, enseignement, soins, prévention et engagement en faveur de la santé publique. La lutte contre la dépigmentation cosmétique en constitue l’une des expressions les plus visibles.
Son combat n’est pas celui d’une dermatologue livrant une bataille solitaire contre une crème ou une pratique esthétique. Il est celui d’une scientifique qui cherche, depuis des années, à déplacer le regard sur un phénomène souvent banalisé, en montrant que derrière la quête d’un teint plus clair peuvent se cacher des risques sanitaires sérieux, des pressions sociales et une relation parfois douloureuse au corps.
La distinction internationale qui vient de lui être attribuée est la reconnaissance d’un parcours dont la portée dépasse largement les murs de l’université et les frontières du Sénégal. Elle honore une enseignante-chercheure, une praticienne et une scientifique. À ce titre, la reconnaissance internationale de Fatimata Ly est aussi celle d’une dermatologie sénégalaise qui, loin de se contenter de soigner les conséquences du « khessal », s’emploie à en comprendre les ressorts pour mieux combattre le phénomène à sa source.
