Reportage – « Paroles d’Afghanes » (3/6). « Faite par des femmes pour les femmes », Radio Begum est pour nombre d’Afghanes leur unique lien avec l’extérieur. Parallèlement, les initiatives foisonnent pour assouvir la soif d’apprendre des jeunes filles privées de cours par le régime taliban.
Radio Begum, « radio faite par des femmes pour les femmes », est une sorte d’aberration en terre talibane. Ou alors un miracle… Car on peine à imaginer qu’un régime aussi autoritaire et hostile aux femmes puisse accepter sans sourciller un média qui revendique comme unique préoccupation de leur faire du bien, de leur donner confiance, de veiller à leur éducation, leur santé, leur quiétude, de leur offrir quelques clés pour s’émanciper économiquement, des conseils pour s’épanouir (et ne pas se suicider) et même, oui, de leur prodiguer une certaine instruction religieuse. Attention ! Un enseignement fait par des expertes du Coran, doctorantes en sciences islamiques, qui, choisissant méticuleusement les versets et sourates lus à l’antenne, révèlent que le Prophète encourageait l’éducation des filles et que son épouse était une femme d’affaires.
Aberration, vous dis-je. Et petit signe d’espoir. Quelques talibans éclairés auraient-ils compris que dans un environnement qui ligote et bâillonne les femmes, il n’était pas inutile de leur permettre d’entrevoir un coin de ciel et quelques raisons de ne pas sombrer ?
Débarquer dans les locaux de la radio, invisible de la rue car entourée de murs protégeant un jardin et un bâtiment lumineux aux allures de loft, est un baume pour l’humeur. Car la capitale afghane n’est guère souriante. Il règne dans les rues une espèce de gravité contrainte, même au marché, même au bazar, même dans le regard des jeunes hommes qui se donnent de grandes bourrades, jusque dans la posture de ce vieil Hazara à barbe blanche qui manque de se faire écraser, une cage d’oiseau à la main.
Kaboul est tracassée, Kaboul est fracassée, Kaboul est épuisée par la multiplicité des guerres, des drames, des injonctions à s’adapter et à survivre ; par la hausse du coût de la vie, les coupures d’électricité quotidiennes et de plus en plus longues, un manque d’accès à l’eau dans une partie de la ville, une misère envahissante, une police omniprésente et anxiogène. Kaboul est douloureuse, poussiéreuse et sans couleurs.
Une vie derrière les murs
Alors être accueillie par Rohina, la directrice joviale de la station, heureuse de raconter son métier, je devrais dire sa mission, de me présenter Madina, Shahla, Khadija, Faïza, Hossaï, Bahidja… bref, son équipe d’une trentaine de jeunes femmes (de 18 à 39 ans), plus souriantes et ravissantes les unes que les autres, est d’un contraste stupéfiant. Les femmes existent donc, derrière les murs. Et quand elles sont en groupe, ce qui est particulièrement rare, elles expriment une décontraction, une spontanéité, une coquetterie qui leur sont interdites ailleurs. C’est peut-être aussi pour ça que Kaboul paraît si revêche. Il y manque les femmes. Des femmes en couleurs.
La radio a été lancée le 8 mars 2021 par Hamida Aman, une Afghane ayant fui la guerre et Kaboul avec sa famille dans les années 1980, élevée en Europe mais revenue en Afghanistan en 2001 à la chute des talibans pour y soutenir le développement de médias afghans. Depuis, elle multiplie les allers-retours entre Kaboul et Paris, où elle élève ses enfants, et où elle a aussi créé Begum TV, une chaîne éducative à destination des femmes qui émet par satellite vers l’Afghanistan.
Radio Begum est son pari le plus osé. Elle l’avait rêvée joyeuse, éducative et divertissante. Depuis le 15 août 2021, il a fallu tout repenser et trouver le moyen de faire accepter une radio pour femmes aux talibans, dont le chef suprême a déclaré qu’il ne voulait même pas entendre le son de leurs voix. Interdits, les invités masculins à l’antenne ou interviewés par les journalistes en reportage. Proscrits, la musique, l’animation, les blagues, les rires et même la poésie lue au micro.
Place à l’éducation, six heures par jour, trois en dari, trois en pachtou, pour pallier la fermeture des écoles secondaires et proposer aux filles (et à leurs mères) des cours dans différentes matières. Place aux conseils d’hygiène et de santé, pour des auditrices de plus en plus clouées à leur domicile et entravées dans leurs mouvements, y compris pour consulter un médecin. Place aux leçons d’économie et d’entrepreneuriat pour toutes celles qui rêvent de se lancer dans une activité rémunératrice et n’ont pas la moindre idée de comment le faire. Place aussi aux consultations de psychologues, qui rassurent, expliquent, mettent des mots sur des ressentis « tabous », et prennent en direct des appels parvenant de tous les coins d’Afghanistan.
Les agents de la promotion de la vertu et de la prévention du vice (PVPV), la direction générale du renseignement et les différents ministères sont bien sûr à l’écoute et guettent le moindre faux pas. A chaque contrariété, ils appellent la station, et la PVPV débarque dans les locaux une à deux fois par mois. En 2025, elle s’est montrée irascible, a arrêté deux employés hommes et fermé la station pendant trente-cinq jours. Et puis la radio a rouvert, au grand soulagement des 2,3 millions d’auditrices réparties sur presque l’ensemble du territoire.
« On fait gaffe, explique Rohina, la directrice, et on ne parle jamais de politique. On se doit d’être “talibans compatibles” en acceptant la censure, sans renier ce à quoi on croit. Alors on slalome, on navigue à travers les récifs, on s’adapte. Ça vaut le coup. Les femmes sont si isolées ! Coincées dans leur foyer, surveillées par leur père ou mari, asphyxiées. Certaines nous crient à l’antenne leur détresse. On est leur unique lien avec l’extérieur. On doit tenir pour elles ! »
Ici, dans un studio, deux psychologues sont concentrées sur les appels d’une auditrice qui confesse sa honte d’avouer son état dépressif à son mari et sa terreur que sa belle-famille la fasse interner. Là, une journaliste est au téléphone avec une aspirante entrepreneuse dans le nord du pays pour la mettre en contact avec deux mentors féminins qui guideront ses pas. Devant un écran d’ordinateur, une jeune fille dans un ensemble pantalon rose prépare un post à destination de Facebook (qui diffuse les programmes de la radio).
« Maintenir une étincelle d’espoir »
Plus loin, une professeure prépare le cours de biologie qu’elle donnera dans l’après-midi, et que suivront des milliers d’écolières, dans la cuisine familiale, dans une école clandestine perchée sur les hauteurs de Kaboul ou nichée dans une cave de Bamiyan. Là, enfin, une gynécologue m’explique que, faute d’avoir le droit de parler de contraception, elle apprend aux femmes l’importance de donner le plus longtemps possible le sein à leur bébé et donc d’espacer les grossesses de deux à trois ans. La radio est une ruche bourdonnante où chacune tente de prévoir, d’inventer, tout ce qui pourrait aider les Afghanes à rester debout au milieu des ténèbres.
« On nous voit trop comme des victimes, regrette Rohina. Et c’est vrai que le contexte est terrible et qu’il y aurait des raisons d’être découragées. Mais vous n’imaginez pas comme les femmes se battent et inventent des stratégies pour survivre. Elles repèrent les failles du système, se glissent dans les interstices, saisissent la moindre occasion qui s’ouvre à elles pour apprendre, se former, se démener, maintenir une étincelle d’espoir. » Mais le régime entretient la peur, l’incertitude, l’arbitraire. La situation ne fait que se crisper. « Chaque jour, je me demande ce qu’ils vont encore inventer pour nous persécuter, dit une jeune fille. Nous enlever le droit de respirer ? »
Un repas nous attend, servi dans la grande salle de réunion. Certaines filles ont préféré pique-niquer dans le jardin, les autres se glissent autour de la table et se servent de crudités, d’aubergines et de riz en discutant avec animation. « Quand on se retrouve entre amies, me dit une fille de 25 ans, on passe 80 % de notre temps à évoquer le passé ! » Le passé ? Quoi par exemple ? « Nos années de collège ou de lycée ! Nous avions des rêves, tous les métiers nous semblaient accessibles. Eh bien, c’est fini. » Quoi encore ? Les réponses fusent.
« Les sorties shopping entre copines ! Aujourd’hui la peur d’être arrêtées par la PVPV nous oblige à rentrer le plus vite possible à la maison.
– Les cours de danse jazz à la salle de gym. La musique est interdite, et les filles n’ont plus le droit de pratiquer aucun sport.
– Le salon de beauté ! J’y allais avec ma mère et ma tante, c’était notre moment de complicité. Mais tous les salons ont été fermés en 2023, 60 000 esthéticiennes et employées mises d’un coup au chômage.
– La joie des balançoires au parc Habibullah Zazai. Il n’y a aujourd’hui que les hommes à pouvoir fréquenter les jardins publics et les parcs d’attractions.
– Les soirées récitals de poésie dans les jardins du restaurant Sufi. C’était un enchantement. Aujourd’hui, la simple voix de la femme est haram [illicite], et tout spectacle interdit. Imaginer garçons et filles dans un même lieu n’est plus concevable.
– Les pique-niques du vendredi au bord du lac de Qargha ! On y allait en famille, juste à la périphérie de Kaboul. Désormais, seuls les hommes ont droit au lac ! »
Un groupe d’étudiants en médecine sur l’une des collines surplombant le lac de Qargha, à Kaboul, le 11 avril 2025. L’accès au lac, comme à tous les parcs publics, est interdit aux femmes depuis novembre 2022.
C’est vrai. J’y suis allée un soir, à la tombée de la nuit, forte du statut de « touriste » qui m’octroie théoriquement l’accès à certains lieux interdits aux Afghanes. A l’entrée, un taliban à cheveux longs et aux yeux cernés de khôl, kalachnikov posée sur les genoux, s’est contenté de me jauger sans demander mes papiers. Alors j’ai pris le chemin longeant le lac sur lequel frissonnaient les dernières lueurs du jour. Des hommes s’y baladaient avec nonchalance, par groupes d’amis de tous âges. Certains s’étaient assis sur un tapis et partageaient un thé. D’autres étaient allongés, les pieds au ras de l’eau, la tête sur l’épaule ou le torse d’un ami, parfois les doigts entrelacés, et j’étais frappée de ces gestes affectueux, presque sensuels, dans un pays où l’homosexualité est passible de la peine de mort. On me lançait des coups d’œil curieux, j’étais l’intruse, et je me demandais s’ils pensaient à leurs femmes, leurs filles, leurs mères recluses à la maison et privées de ces instants de fraîcheur et de beauté. A moins que l’injustice ne révolte que les femmes ?
« Nous ne sommes que des récipients »
La liste des interdits ne cesse pourtant de s’allonger à mesure que sont publiés décrets, lois, règlements, ordonnances, circulaires, sermon d’un mollah, missive d’un gouverneur. On ne sait pas toujours comment les qualifier, mais on en compte des dizaines qui limitent les droits des femmes. Il est des ordres à portée nationale, d’autres uniquement provinciale. Il est des mesures temporaires, circonstancielles, discutables moyennant bakchich, amendables. Il en est d’autres scellées dans le marbre ou plutôt signées par l’émir de Kandahar, Haibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans, et publiées dans la Gazette officielle. Ce sont les décrets. Dix-huit, a compté l’Organisation des Nations unies (ONU), constatant que toutes ces contraintes, ajoutées les unes aux autres, s’imbriquent pour former à l’échelle du pays un système d’oppression et de violence dans lequel les femmes et les filles se trouvent piégées. Chaque privation alimente, renforce et influence les autres. La méthode est implacable. Elle vise à enfermer les femmes dans des rôles de plus en plus étroits : porter des enfants et se soumettre à la servitude domestique et sexuelle. « Nous ne sommes que des instruments, me dit une jeune fille. Ou des récipients. C’est tout. »
La fermeture des écoles secondaires et l’interdiction de scolariser les filles après la classe de 6e est sans doute la mesure qui a le plus ébranlé la société afghane depuis 2021. D’autant qu’elle a été suivie de leur exclusion de tout l’enseignement supérieur, faisant de l’Afghanistan le seul pays au monde à bannir l’éducation des filles : 2,2 millions ont déjà été touchées par la mesure selon l’Unicef, les conséquences se répercuteront sur plusieurs générations.
La mesure a divisé les talibans. Certains hauts responsables sont allés jusqu’à exprimer leur souhait d’une réouverture prochaine des écoles, jugeant la fermeture contre-productive pour obtenir une reconnaissance internationale et un allègement des sanctions (sans doute sont-ce les mêmes qui envoient leurs filles étudier à New Delhi ou à Doha). Mais la ligne dure de Kandahar l’a emporté, et l’opprobre international ne semble avoir pour effet que de la conforter. Cette décision est cependant impopulaire en Afghanistan. Une enquête de l’ONU Femmes, publiée en 2025, estime que 91 % de la population la regrette.
