La langue des barbares, comme tous les romans qui nous saisissent les doigts, l’œil et l’esprit, se lit sans freins, suivant, pour ainsi dire, le courant sinueux sans être tortueux, la pensée vagabonde convertie en un récit, celui d’un tout qui s’offre au lecteur, encadré par l’attente longue et fébrile d’une pirogue de pêcheurs et l’exécution en règle du charlatan qui avait prédit, lamentable escroc, le retour sain et sauf de la barque et des pêcheurs. La main de Père Assane n’a point défailli, ôtant la vie sans mettre les gants à Serigne Makhari Kaba Doumbouya Sakhéwar Diakhoumpa, dont le nom, seul, est le signe sonore d’une duplicité qui doit être dénoncée, combattue et boutée hors du cercle de la communauté.
Mais cela n’est que l’encadrement du roman, reflet alors d’un tableau aux formes et couleurs variées qui adresse tous les sens. Ces voies ouvertes, sur l’espace étroit mais bigarrée de Guet-Ndar et de Saint-Louis. La vie quotidienne y est passée en revue, les questions de l’heure, également et, cerise sur le gâteau, des réflexions qui « élèvent le niveau du débat ». car interviennent, dans la panoplie des personnages communs du quartier, des singularités comme des coupures ou comptes rendus de presses et, surtout, un véritable « cas », celui de Fou-philosophe, énigmatique et quelque peu marginal porteur de sens. Fou-Philosophe interroge, sur tous les lieux de fréquentation, des sujets aussi éthérés que la nuit, la religion, etc.
Mais la première énigme n’est pas dans le récit, elle est dans l’auteur. Doublement ! D’abord, Fara Njaay brille en tant que poète, grand innovateur et même « entrepreneur » en ce genre, qui a fait du chemin avec un autre prodige, tôt arraché à notre affection, l’Enfant de Bignona, Al Faruq ! Il s’est donné comme mission, de relayer les muses à la faveur de ces terres magnifiques de La langue de Barbarie où la mer et la terre se disputent, depuis les temps immémoriaux, la tutelle des lieux. Pour ceux qui savent, il y a quelque chose de magique en ces lieux, que l’on sent d’ailleurs même dans ce roman, dans ce dialogue entre les vagues et le vent, entre la foison des pirogues et les échos bruyants des voix qui espèrent, tranquilles, une abondance rarement démentie. Cette terre produit forcément des poètes !
La deuxième énigme est dans le narrateur et sur l’alibi de son roman. De son passé est remontée cette douleur d’apprendre, ou plutôt de vivre, à l’âge de treize ans, une catastrophe maritime dont sont victimes des proches. Dès l’incipit, il situe le déroulé sur les traces d’un souvenir :
« Mon nom, c’est Nzuri. Je vis sur la langue de Barbarie. J’avais treize ans quand des pêcheurs de notre quartier ont disparu en mer. Treize ans plus tard, ce souvenir demeure intact dans ma tête comme une plaie qui refuse de guérir. Je m’en souviens comme si c’était hier. Non, aujourd’hui. »(p.15)
Une obsession ! Une sorte de traumatisme qui, sans anéantir les forces constructives, remet en scène tout le monde environnant et ses rapports avec l’essentiel. La religion ? La prière ? La vie sociale avec ses singularités souvent insoupçonnables ? Les idées et mouvements qui agitent les militants ? Les questions quotidiennes de survie ? Les douleurs, les peines, les états d’âme ?
Que de détresse dans ces mots à la mer, de Tante Khoury, venue en face de l’immensité des eaux imprévisibles se plaindre que lui soit arraché son fils en qui elle mettait tant d’espoir :
« Toi, je sais que tu m’entends. En me privant de mon garçon, tu m’as offert chagrin et pitié. Ton odeur salée me dégoûte comme un parfum de nuit. Sous le ciel, gris, je te répudie mille fois devant le soleil qui n’a plus envie de coucher avec toi .(…) Tu aurais pu être un espace de rigueur et de liberté. Mais tu n’es qu’un ballet de vagues qui se déploient pour frapper coquillages sur sable désœuvré. (…) Tu pouvais continuer à te frotter contre les rochers, mais je ne sais par quel Dieu tu as appris à briser les cœurs » (PP216-217)
Les sujets abondent, donc : la brèche qui, en s’élargissant, fend le cœur des Saint-Louisiens ; les pirogues de migrants aventuriers prêts à laisser leur vie dans l’océan ; la générosité et la solidarité entre les gens ; les richesses gazières et pétrolières et leurs impacts sur les côtes moins poissonneuses ; la question de l’homosexualité ; la polygamie et la jalousie ; les luttes politiques ; la condition de la femme dans des sociétés pourtant souvent matrilinéaires (Ah ! l’inclusion coloniale !) ; et plus fondamentalement la question de la foi, des croyances et de leur expression, la prière.
Oui, la prière. Pour y satisfaire, Nzuri a souffert le martyre, souvent, des corrections violentes de la part d’un père obnubilé par cette hantise d’observer scrupuleusement le devoir de la mosquée, cinq fois par jour. Nzuri obéissait à la chicotte, mais chaque coup reçu le raidissait contre son père et contre la religion. Le dénouement sera un clash, le fils défiera publiquement le père, se fera renvoyer de la maison et se retirera, réfugié heureux, chez Fou-Philosophe, royalement établi dans une maison de rêve. Le paradis pour Nzuri ! Ce traitement inhumain se note également chez le maitre coranique, d’autant plus cruel qu’il ne donne pas l’air d’être intelligent ni même…instruit. « Désorienté, dans l’ombre de mes pensées, je me dis que Sërin Daara n’est pas humain, conclut Nzuri. Sinon il n’aurait jamais infligé une telle punition à un enfant (Massamba). Un enfant qui n’a commis qu’une seule erreur : rire d’un adulte qui somnole ». (p.79) C’est « l’amour barbare », nous dit le romancier.
C’est l’occasion pour Fara Njaay, enseignant de formation et futur Inspecteur de l’Enseignement élémentaire, de poser franchement la question de l’éducation, à la maison et à l’école. Contenus et méthodes sont à questionner, sérieusement. C’est une question primordiale, essentielle, qui pose le regard sur ce que deviendra le pays dans un monde impitoyable, où les progrès vont plus vite que beaucoup de rêves. L’école de Maitre Thierno, dans l’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, ne saurait être celle d’aujourd’hui, les moments et les cibles étant, à dire vrai, bien différents. Mais allez expliquer cette vérité simple aux tenants de la pensée unique et inamovible, et voilà que surgissent les dégâts qui se chiffrent en énormes pertes d’humanité.
La pirogue disparue et la langue des barbares sont des métaphores, celles qui renvoient à se repenser et à prendre en charge son destin. La langue des barbares suggère la terre aimée de l’auteur. Mais ne nous y méprenons pas, son terroir c’est La Langue de Barbarie. Sortir des sentiers battus et oser affronter l’avenir, en toute responsabilité, il faut y éduquer la jeunesse…
Nzuri en est le symbole historique. En reniant son père, il a aussi rejeté son nom et ses appartenances. Il s’appelait Ndongo Taal, il était le fils de Moor Biram Tall. La révolte salvatrice après celle qui mit fin au tromperie bouffonnes des charlatans, vendeurs d’illusions !
Abdoulaye Racine SENGHOR
Professeur de Lettres,
Ecrivain, Poète, Critique littéraire
Grand Croix de l’Ordre national du Lion
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