Sénégal – Face à Al Aminou Lo, je suis resté abasourdi

EXCLUSIF SENEPLUS - Maintenant que le sort des citoyens dépend de sa signature, le chef du gouvernement qui a feint de ne pas savoir, doit choisir entre la perpétuation du fait du prince et le rétablissement de la justice administrative

SenePlus – Il y a des mots que l’on apprend par coquetterie. Abasourdi est de ceux-là. On le trouve dans les toutes premières pages du Larousse, à l’âge où l’on ouvre le dictionnaire non pour chercher mais pour explorer, et on le met de côté comme on garde une bille rare, en attendant la rédaction ou l’essai où l’on pourra le placer et prouver au maître que la langue de Molière ne nous résiste plus. On l’a gardé quarante ans en réserve pour l’écrire. On ne s’attendait pas à le vivre.

Je l’ai vécu. Deux fois. Devant le même homme.

La première fois, c’était une leçon d’arithmétique. J’ai entendu Al Aminou Lo expliquer, dans un wolof d’orfèvre, chiffres à l’appui, que chaque Sénégalais devait aux créanciers de l’État près de 900 000 francs CFA. Chaque Sénégalais. Donc moi. Le cultivateur du Walo qui a bénéficié d’une subvention pour ses engrais, mais qui n’a pas encore constaté d’amélioration de son rendement à l’hectare. La vendeuse de poisson de Soumbédioune, qui a bénéficié du nano-crédit dont elle rembourse les échéances chaque mois. Et surtout l’enfant né ce matin-là, débiteur avant d’avoir su téter, d’une somme qu’il n’a pas empruntée, pour des ouvrages dont certains seront hors d’usage avant qu’il ne puisse les emprunter. On naît dans ce pays avec un découvert au Trésor. Je ne conteste ni le calcul ni celui qui l’a fait. Un homme qui a passé sa carrière dans une banque centrale ne se trompe pas sur une division, et il faut plutôt lui savoir gré d’avoir reconnu la duperie dont il fut victime de la part de virtuoses de la haute finance au sein de notre administration. Le calcul, désormais, est juste. C’est le partage qui ne l’est toujours pas. Nous savons à l’unité près ce que doit un nouveau-né, mais la quote-part de ceux qui ont contracté, garanti, rééchelonné, dissimulé n’a jamais été calculée, et aucun d’eux n’a même reçu de sanction. La division s’arrête au citoyen. Mieux, celui qui programmait le budget en trace désormais les grandes lignes, le directeur du Trésor est promu inspecteur avant de devenir contrôleur dans la même administration, et le trésorier général préside aujourd’hui la fédération du sport roi.

Elle s’arrête aussi dès que l’État passe de l’autre côté du bilan. Pendant qu’on nous compte par tête ce que nous devons, il y a, quelque part dans Dakar, des hommes couchés sur des nattes qui ont cessé de manger. Ce sont d’anciens travailleurs. Ils ont conduit les bus de cette ville et ramassé ses ordures, dans des entreprises publiques que l’État a liquidées il y a plus d’un quart de siècle. Ils attendent 11,4 milliards de francs. En ce mois de septembre 2026, certains d’entre eux ont été évacués à l’hôpital après avoir vu leur vieux corps céder. La grève de la faim n’est même plus un moyen de pression. Elle est devenue l’état de ceux qui s’y abritent faute d’avoir de quoi manger, et la relève s’y organise comme dans n’importe quelle manifestation, puisque le rouge n’émeut plus. Cette forme de lutte appartient désormais aux anciens des sociétés liquidées. Dans un hôtel de Diamniadio dont l’État est propriétaire, dix-neuf employés s’y étaient résolus à leur tour, et la direction y avait vu un sabotage. Deux relèves seulement se mettent en place dans ce pays sans difficulté, celle des grévistes de la faim et celle d’un président au terme de son second mandat. Il reste à savoir quand viendra celle des communes et des départements, celle de ceux qui sont à leur tête et dont bon nombre se succèdent dans la plus prestigieuse pièce de la République, celle dans laquelle ne sont invités que ceux qui drainent les foules.

Ces 11,4 milliards, il faut les mettre en regard d’autres décisions. Notre compagnie aérienne nationale est maintenue en vie par une perfusion trimestrielle de plus de 15 milliards depuis plus de deux ans, sans compter les centaines de milliards déjà engloutis avant cela. Ailleurs, un ministre de l’Énergie n’a pas trouvé mieux, pour 37 milliards de zones d’ombre, que de les renvoyer devant la Justice, préoccupé qu’il était par un reliquat de près de 54 milliards. La dette due aux déflatés, elle, n’a jamais été inscrite sur une ligne budgétaire, et il est vrai que, dans ce pays, on hérite rarement du passif. Un quart de siècle, trois régimes. Aucun d’eux, en arrivant, n’a considéré que les créances des siens faisaient partie d’un legs. On hérite des routes, des autoponts et des emprunts. On n’hérite jamais des hommes.

La seconde fois, c’était un soir, sur un plateau de télévision. On l’interrogeait sur le sort d’un bureau de l’État. Al Aminou Lo a répondu, en substance, qu’il savait mais qu’il n’en savait rien. Il a délimité son domaine de compétence avec l’élégance des hommes de dossiers, évoqué un texte présenté comme final alors qu’il ne l’était pas, parlé de discussions, de partage, de répartition des rôles entre les deux têtes de l’exécutif. Il ne niait rien et n’affirmait rien. Cet homme n’était pourtant pas un passant. Il avait été le Secrétaire général du gouvernement, c’est-à-dire la mémoire écrite de la République, celui par qui passent les décrets avant d’exister. Il était, ce soir-là, ministre d’État, chargé du suivi, du pilotage et de l’évaluation de l’agenda national qui sert de boussole au pays.

Ce qu’il a dit est enregistré et chacun peut le réécouter. Aucun texte, en revanche, n’a jamais supprimé le bureau en question. Le reste est une déduction, et je l’assume comme telle. Un ministre d’État expliquait devant le pays qu’il ignorait ce qu’était devenu un bureau que la République n’avait pas dissous. L’hypothèse la plus favorable mérite d’être examinée. Un ministre chargé d’un agenda national entier peut ne pas avoir eu à l’esprit le sort de quelques dizaines d’agents. Encore faut-il nommer cette hypothèse, et elle s’appelle un défaut d’information au sommet de l’État, qui, à ce niveau, cesse d’être une excuse. L’autre hypothèse n’est pas plus confortable. S’il savait, le silence devient un arbitrage.

L’État sait très exactement ce qu’il vous réclame et jamais très bien ce qu’il vous doit. Le travailleur d’un organisme public dont le badge cesse, un matin, d’ouvrir la porte, sans lettre, sans entretien, sans acte, n’a même pas besoin qu’on le lui explique. Il n’est ni licencié ni employé, il n’est nulle part. Et quand il finit par écrire, il découvre la règle non écrite de l’administration, où le courrier n’appelle pas de réponse et où le temps se charge de faire le travail que le droit refuserait de faire.

Nous avons même un fonctionnaire dont c’est le métier. L’Agent judiciaire de l’État poursuit avec diligence quiconque doit un franc au Trésor et devient discret dès qu’il s’agit de régler ce que l’État doit aux siens. Dans les audiences où l’État est débiteur, sa présence et sa diligence semblent soudainement moins évidentes. Lorsqu’il s’agit, en revanche, de réclamer aux contribuables ou aux particuliers ce qu’ils doivent au même État, il retrouve toute sa célérité. « Qui paie ses dettes s’enrichit », dit le proverbe, et la maxime n’a manifestement pas cours ici, puisque le registre des bourses de sécurité familiale, lui, sait doubler au sortir de la réunion bimensuelle des ministres autour du chef de l’État. Il aura fallu cette première annonce pour tenter de contenir la grogne populaire née de la flambée des prix du panier de la ménagère. Une seconde annonce viendra, peut-être, un jour, pour ceux à qui l’État doit, d’autant que le FMI nous aide désormais à chercher des moyens plus simples d’honorer nos dettes certifiées.

Nous avons construit un État qui numérise ses créances et qui dissimule ses dettes. Le prix de cette manière de faire revient au budget, sous forme de condamnations que le contribuable acquitte, c’est-à-dire de bourses non versées et de villages qui attendent l’électricité. L’arbitraire coûte de l’argent avant de poser un problème de morale, et cet argent s’ajoute, lui aussi, aux 900 000 francs. Cela ne s’arrête jamais. Le fait du prince n’est pas un accident de régime. Des Sénégalais remplaceront des Sénégalais qui mettront à la porte des Sénégalais que d’autres Sénégalais remplaceront, et chacun se croira l’exception.

La démonstration se fait au sein de la télévision nationale, où les syndicats dénoncent la suspension d’un accord d’entreprise décidée d’un trait de plume. Nous savons donc retirer un acquis à des travailleurs. Personne n’a pourtant jamais songé, malgré les 900 000 francs que chacun de nous doit, à toucher aux fonds communs de quelques agents de l’administration.

Puis il y a eu la promotion.

L’homme qui ne savait pas est devenu Premier ministre de la République du Sénégal. Le dossier dont il disait tout ignorer relève désormais de ses services, et ceux à qui l’on n’a jamais répondu n’ont plus d’autre recours que lui. On ne préside pas un gouvernement en circonscrivant son domaine de connaissance. Il a d’ailleurs, depuis, tenu le bon langage, en rappelant en Conseil des ministres l’exigence du strict respect des procédures dans les décisions de gestion des ressources humaines du secteur parapublic. L’orientation est juste. Mais une circulaire disparaît avec celui qui l’a signée et ne vaut que par son premier cas d’application.

Il a dit aussi qu’il fallait en finir avec le maslaa. On remarquera pourtant que le maslaa ne figure dans aucun de nos textes et qu’aucun agent n’a jamais été sanctionné pour cela depuis 1960. Ce que l’on désigne par ce mot, quand la chose existe, porte des noms précis, et ces fautes-là se sanctionnent. Reste l’autre versant. Laisser sans réponse, des mois durant, les correspondances adressées à lui-même et à son administration n’a rien à voir avec le maslaa, qui suppose au moins que l’on tienne compte de l’autre. Ce silence porte chez nous un autre nom, le maa tay, aujourd’hui c’est moi, mon tour, mon nguur, mon temps. Et le maa tay finit toujours.

Une chose encore, que j’ajoute sans plaisir. Je connais Al Aminou Lo. Pas par les plateaux ni à la faveur d’un décret. Je l’ai connu. C’est sans doute pourquoi ces deux moments m’ont laissé sans voix plutôt qu’en colère, et pourquoi je reconnais mal aujourd’hui l’homme que j’ai connu. Et je peux le dire sans ambages — encore un mot des toutes premières pages du Larousse — Al Aminou Lo a feint de ne pas savoir.

Je n’écris pas contre un homme. J’écris parce qu’un pays a le droit de savoir ce que sait celui qui le gouverne. Il reste au Premier ministre à faire ce que ses prédécesseurs, tous régimes confondus, ont soigneusement évité. Non pas balayer des hommes, mais vérifier des actes. Faire dire à son administration, dossier par dossier, si les décisions prises au nom de l’État l’ont été selon les formes que l’État impose au plus modeste des employeurs. Répondre aux courriers. Payer ce qui est dû avant qu’un juge ne l’ordonne, et éviter qu’il en coûte le double. Et considérer que des vieillards couchés sur une natte constituent une urgence au moins égale à celle des installations sur la Corniche.

Le Larousse, qui ne se trompe jamais d’ordre, place quelques lignes après abasourdi le mot abattu. Un peuple ne doit pas avoir à parcourir cette distance. Alors une seule question, Monsieur le Premier ministre, celle qui, avec votre nomination, trouve enfin son destinataire. Vous ne saviez pas. Vous savez désormais. Qu’allez-vous en faire ?

 

 

Ibrahima Fall

de SenePlus

 

 

 

Source : SenePlus (Sénégal)

 

 

 

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