Loin de nos terres que sont la Mauritanie et le Sénégal, nous accueillons en ce début de « Rabii al-Awwal » ce moment avec beaucoup de gratitude. Comme chaque année, nous partageons avec vous notre réflexion sur le sens profondément spirituel du Mawlid, au-delà des interprétations de surface.
Être mukallaf, c’est sortir de la croyance aveugle pour entrer dans la compréhension, puis dépasser la simple croyance afin de faire coexister la foi avec une compréhension consciente et éclairée. Ceci étant dit, abordons maintenant le sujet du Mawlid à la lumière de ces deux versets coraniques : « Wa maa arsalnaaka illaa raḥmatan lil aalamiin : Nous ne t’avons envoyé que comme miséricorde pour les mondes. » Sourate Al-Anbiya (21), verset 107.
« Wa maa arsalnaaka illaa kaaffatan lin-naasi bashiiran wa nadhiiran : Nous ne t’avons envoyé que comme messager pour l’ensemble des hommes, annonciateur et avertisseur. » Sourate Saba (34), verset 28.
En cette période du Mawlid, et durant toute notre vie, être Mukallaf, c’est être apte à faire coexister ces deux versets, sans être éclipsé par la personne physique de Muhammad (PsL) ni par la seule culture arabe dans laquelle il a historiquement vécu. Le Mawlid, c’est aussi tenter de faire comprendre que Muhammad (PsL), dans son incarnation historique, est situé dans un temps, un espace et une culture déterminés, tandis que la « Al-Haqiqa al-Muhammadiyya : Réalité Muhammadienne » transcende le temps, l’espace et les formes culturelles. Par conséquent, le véritable Mukallaf est donc celui qui sait distinguer la forme historique de la réalité spirituelle qu’elle manifeste, sans opposer l’une à l’autre ni réduire la seconde à la première.
Comment devrions-nous contempler le Réel durant le Mawlid sans être éclipsés par les lieux, les disciples et les maîtres ? Nous tenterons d’apporter une réponse à cette question sous l’angle du soufisme, en convoquant les trois dimensions de la station de l’Iḥsan, l’un des piliers fondamentaux du cadre spirituel de l’islam. Cette réflexion vient à point nommé, car nous avons constaté que certaines célébrations du Mawlid, organisées sous les hangars, se sont progressivement vidées de leur substance spirituelle. Elles tendent à se transformer en simples rassemblements folkloriques et en espaces de propagande, où certains disciples, leurs maîtres et des hommes politiques occupent le devant de la scène, reléguant au second plan la quête de la contemplation du Réel.
Or, si le Mawlid est avant tout un moment de rappel, de purification intérieure et de proximité avec Allah, il ne devrait jamais être réduit à une manifestation sociale, identitaire ou politique. Il invite, au contraire, le croyant à transcender les apparences afin de retrouver l’essence même de la présence spirituelle.
Être mukallaf, c’est habiter le centre de gravité d’un triangle équilatéral formé par trois dimensions inséparables : al-Muraaqabah (la vigilance spirituelle), al-Mushaahadah (la contemplation directe) et al-Ma’rifah (la connaissance intérieure de Dieu). Cette réflexion, fondée sur la métaphore du centre de gravité d’un triangle équilatéral, est particulièrement riche sur le plan spirituel à la lumière des enseignements des soufis.
Al-Muraaqabah représente la vigilance permanente, c’est-à-dire la conscience d’être continuellement sous le Regard d’Allah. Elle constitue cette discipline intérieure qui purifie l’intention. Ainsi, une muraaqabah sans ma’rifah risque de se réduire à une simple surveillance de soi, rigide et formaliste.
Al-Mushaahadah désigne la contemplation, ou encore la présence du cœur, lorsque le voile des apparences s’estompe et que le croyant perçoit les manifestations du Réel. Une prétendue mushaahadah sans muraaqabah peut conduire à l’illusion spirituelle ou à l’autosuggestion.
Al-Ma’rifah renvoie à la connaissance intime, à la gnose, qui dépasse le simple savoir intellectuel pour devenir une connaissance vécue, fruit de l’illumination spirituelle. C’est pourquoi une ma’rifah dépourvue de muraaqabah et de mushaahadah demeure une connaissance purement théorique, incapable de transformer profondément l’être humain.
Par conséquent, nous considérons que le centre de gravité symbolise le point d’équilibre où ces trois réalités s’harmonisent et se soutiennent mutuellement.
En définitive, le mukallaf est celui qui réside en ce point d’équilibre où la vigilance nourrit la contemplation, où la contemplation approfondit la connaissance, et où la connaissance renforce à son tour la vigilance. Chacune de ces dimensions est à la fois la cause et le fruit des deux autres.
Nous pousserons même cette analogie un peu plus loin : dans un triangle équilatéral, aucun côté n’est supérieur aux autres. Cela signifie qu’aucune de ces trois stations spirituelles ne peut revendiquer une primauté absolue. Leur perfection réside précisément dans leur harmonie et leur symétrie. Le centre de gravité devient l’image de « l’insaan al-mukallaf » accompli, dont la stabilité procède d’un équilibre permanent entre la vigilance, la perception du Réel et la connaissance.
Être mukallaf, c’est comprendre que la seule vie que nous sommes qualifiés à gouverner est la nôtre. C’est en répondant d’abord de nous-mêmes que nous assumons pleinement la responsabilité de partir en quête du sens authentique de notre existence.
Être mukallaf, c’est orienter toute son existence vers une finalité qui transcende les apparences sensibles et les séductions de l’éphémère. C’est comprendre que la maturité spirituelle ne réside pas dans la multiplication des désirs, mais dans l’unification du regard autour de l’Essentiel. Par conséquent, notre unique objectif devrait être la contemplation illimitée de la Face de l’Élu à travers la diversité de Ses manifestations. Lorsque cette contemplation devient le centre de la conscience, les distinctions du monde perdent leur pouvoir de fascination. Les faveurs, qu’elles soient matérielles ou immatérielles, les honneurs, les influences et les avantages accordés par les créatures cessent d’exercer leur attraction, car rien de contingent ne peut rivaliser avec ce qui est absolu.
Un véritable mukallaf ne se laisse plus gouverner par les apparences, mais par le sens. Il ne poursuit plus les ombres lorsque son cœur est déjà tourné vers la Lumière. Son regard demeure fixé sur l’Unique Réalité, tandis que tout le reste n’apparaît plus que comme un voile ou un signe conduisant à cette Présence.
Force est de constater qu’être mukallaf dans un monde bouleversé, c’est être capable d’incarner cette belle citation : « Prendre conscience de nos conditionnements inconscients pour sortir de l’ignorance et gagner en liberté. » Enfin, le Mawlid ne trouve sa véritable fécondité que lorsqu’il cesse d’être un simple événement pour devenir une école de contemplation du Réel. Tout le reste n’est que décor.
@Yoo Alla Faabo
Abdoul Bocar GUISSÉ (Informaticien)
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