– Voilà plusieurs mois, déjà, que la question s’immisce dans l’esprit de Tiziano (tous les prénoms ont été changés) avec la régularité et l’obstination tapageuse d’une horloge à coucou. Ce chargé d’événementiel devra-t-il, oui ou non, engager une discussion à cœur ouvert avec sa partenaire, à propos des publications Instagram de cette dernière ? « Elle pose avec des hommes, bras dessus, bras dessous, regrette-t-il. Et avec une complicité qui pourrait laisser croire qu’ils sont en couple. » L’indice de tromperies consommées ? Le Francilien n’y songe pas. A cet étage, « la confiance règne ». Mais ces publications lui font l’effet de piqûres d’autant plus aiguës que lui est invisible sur les réseaux sociaux de sa compagne. « Ça peut prêter à rire, mais je le ressens comme une mise à l’écart. Voire une mini-tromperie, lâche-t-il. J’ai conscience que lui en parler me fera passer pour un jaloux maladif, puisqu’il s’agit “juste” de virtuel. »
Malgré cette crainte du ridicule, le trentenaire prévoit d’aborder le sujet. Objectif : désamorcer le malaise, partager les points de vue. Et, surtout, engager un échange de fond sur les insécurités respectives du couple. Après tout, Tiziano lui-même n’a-t-il jamais adopté, en ligne, une attitude à même de heurter la sensibilité de sa moitié ? A l’intéressé de concéder, soudain penaud, que « quelques “j’aime” adressés à des inconnues ont pu se perdre, ici et là ». De quoi le faire s’interroger, sur un ton mi-rieur, mi-inquiet : « Liker, c’est déjà tromper ? »
Définir les bornes de l’extraconjugalité n’a rien d’une évidence. Et pour cause. « La notion d’infidélité est extraordinairement élastique selon les couples, dès lors qu’elle a pour seul référentiel le contrat de confiance – parfois évolutif – des partenaires », souligne le psychiatre Patrick Lemoine, auteur de Et la fidélité, bordel ! (Albin Michel, 2023). Avant de livrer des exemples issus de son expérience de cabinet. Un jour, une femme explique qu’elle refuse que son mari fasse un don de sperme, au motif qu’il s’agirait d’une tromperie. Pour la même raison, une autre est chagrinée de savoir que son compagnon se masturbe. « L’extraconjugalité peut couvrir un éventail d’actes très variés. Mais ça n’a pas toujours été le cas, puisque, historiquement, l’infidélité renvoie à la notion juridique d’adultère. Soit le fait d’avoir une relation sexuelle avec un autre que son partenaire légitime aux yeux de la loi », rappelle le thérapeute.
Selon lui, cette interprétation rigide trouve une première nuance publique entre les pages de La Princesse de Clèves. « Dans ce roman de 1678 de Mme de La Fayette, l’héroïne avoue à son époux, le prince de Clèves, qu’elle en aime un autre. Celui-ci s’en émeut : à ses yeux, sa compagne a été “macro-infidèle” puisqu’elle a dérogé à son attente d’affection réciproque. Mais à l’époque, le contrat de mariage n’implique aucun sentiment amoureux ; il oblige seulement à l’exclusivité charnelle, analyse Patrick Lemoine. De sorte que la princesse de Clèves était, en réalité, seulement “micro-infidèle”, puisqu’elle n’a jamais partagé la couche de son amant. »
« Zone grise »
Quatre siècles après cette mésentente demeurée célèbre, les amours contrariées par l’intervention d’un tiers demeurent d’actualité. Comme en témoignent les péripéties vaudevillesques de Michel Nachez. Pour réaliser l’enquête immersive qui servira de matériau à son livre Cybersexe et amours virtuelles (Neo Cortex, 2024), le cyber-anthropologue s’est plongé dans le métavers de Second Life. « J’y ai flirté avec une femme, ce que son partenaire IRL [abréviation de in real life, « dans la vraie vie »] a découvert. » Résultat ? « L’homme en question a menacé de me casser la figure, s’il retrouvait mon adresse physique. Il s’était senti pousser les cornes du cocu, alors même que la relation que je cultivais avec sa compagne était par définition chaste, puisqu’elle se déroulait en ligne. » L’ex-enseignant en rit encore.
« Ce n’est pas parce que des marivaudages se déroulent dans le “virtuel” qu’ils sont immaculés », rebondit Agnès. Cette vingtenaire a amplement médité sur la question. « Jeux de séduction sur les réseaux sociaux, envoi de messages privés ambigus – voire enflammés » : la céramiste décrit aujourd’hui ses échanges passés comme des « écarts », et refuse de se délester de tout sentiment de culpabilité au motif que ce qui aurait lieu dans le numérique relèverait de la fiction. « Penser cela, c’est commodément se mentir à soi-même pour se dédouaner de toute responsabilité, tranche-t-elle. En rester au stade des échanges à distance me permettait d’avoir ma dose d’adrénaline tout en demeurant dans le confort que représentait cette “zone grise” de l’infidélité. Là où un ébat charnel m’aurait fait basculer du côté de la “vraie” tromperie », analyse rétrospectivement la jeune femme – que son partenaire a quittée lorsqu’il a découvert ses badinages numériques.
Où se situe la frontière ? Selon la thérapeute Cécilia Commo, l’infidélité débute « dès lors qu’on s’autorise à partager une intimité avec un tiers – virtuel ou réel – hors de la relation, alors même qu’on fait croire à son partenaire que cette intimité-ci n’est réservée qu’au couple ». Afin d’endiguer le risque de mésinterprétation, l’autrice du Couple parfait n’existe pas (Flammarion, 2022) insiste sur l’importance de codéfinir les frontières de ce qui est acceptable en matière d’exclusivité. A fortiori dans une époque où la numérisation de nos vies sociales, qui autorise l’anonymat et facilite l’entrée en contact en toute discrétion, « est telle que la sensation de prise de risque, au moment de glisser vers l’extraconjugalité, se réduit considérablement ».
Hypervigilance numérique
Nos ordinateurs, téléphones et autres outils connectés encourageraient donc les pas de côté ? C’est la certitude de Solveig, 41 ans. Plusieurs fois, cette restauratrice a découvert qu’elle avait été bernée en jetant un coup d’œil en douce sur le téléphone, ou l’historique, de ses partenaires. Depuis, elle a développé une hypervigilance numérique.
« Malgré moi, je suis devenue le Big Brother du couple. Chaque story, chaque publication est passée au peigne fin », confie-t-elle. En raison de ses déboires passés, son seuil de tolérance a dégringolé. Sa « fêlure narcissique » est si béante que tout devient objet de suspicion. En aparté, Solveig l’avoue d’ailleurs sans détour : elle serait plus tranquille si son amoureux supprimait tous ses réseaux sociaux. Mais ce serait au risque, craint-elle, qu’il se replie vers de nouvelles habitudes numériques « louches ». Comme la fréquentation d’intelligences artificielles érotiques. Après tout, selon une enquête IFOP parue en janvier, 46 % des personnes y ayant eu recours déclarent avoir déjà préféré amorcer une discussion rose avec ces agents conversationnels, plutôt qu’engager un rapport sexuel auprès de leur partenaire physique. De quoi alimenter encore un peu plus la paranoïa dans laquelle se débat Solveig.
« Malgré les paniques morales que suscite régulièrement l’innovation numérique vis-à-vis de la stabilité des couples, le séisme annoncé n’a jamais eu lieu », rassure Charlotte Le Van, maîtresse de conférences associée au Centre de recherche risques et vulnérabilités, à l’université de Caen. « Le déterminisme technologique n’existe pas, insiste-t-elle. Par exemple : la multiplication des plateformes de rencontres extraconjugales n’entraîne pas mécaniquement une explosion de l’infidélité dans les pratiques. » Ce qui n’empêche pas les « micro-infidélités » d’être scrutées de près par les couples. Parfois avec des perceptions genrées si asymétriques qu’elles en deviennent frictionnelles, dans un cadre hétérosexuel.
« Les hommes étant socialisés jeunes à la pornographie, la consommation de X leur permet de satisfaire certains fantasmes sans que cela remette en cause les sentiments qu’ils portent à leur compagne. Mais les partenaires féminines, moins socialisées à distinguer sentiment et sexualité, y voient souvent une tromperie », relève l’autrice des Quatre visages de l’infidélité en France (Payot, 2010), qui observe un pendant masculin à ces inquiétudes. « De leur côté, certains hommes peuvent se sentir trahis lorsque leur copine publie des photographies plus ou moins sexy sur ses réseaux sociaux, alors que celle-ci cherche simplement une gratification narcissique. » En somme, toute micro-infidélité ne traduit pas nécessairement un désaveu de la relation.
Réalités parallèles
Ainsi, la relation épistolaire 2.0 que vit depuis plusieurs mois Héléna, 38 ans, par le biais de la messagerie d’une application de rencontres, avec celui qu’elle baptise, non sans humour, son « presque amant », ne remet pas en question son attachement à son couple. Bien au contraire. « Une relation nourrit l’autre, dans un cercle vertueux », avance-t-elle. Avant de développer : « Tout est question d’équilibre. J’ai toujours été épanouie en tant que personne mariée et mère de deux enfants. Jusqu’à ce que je ressente le besoin de me sentir à nouveau “femme” – avec un corps, et un cœur. »
Par un « réflexe bovarien » (l’héroïne de Flaubert qui idéalise de potentiels partenaires masculins pour s’arracher à son insatisfaction existentielle), cette commerciale s’éprend, avec l’ardeur des passions juvéniles, d’un homme rencontré en ligne. Lui aussi marié, et lui aussi parent. Bien vite, deux réalités parallèles qui se frôlent, mais sans jamais se croiser, se dessinent pour Héléna. D’un côté la vie de tous les jours, rythmée par les petits tracas et joies sereines d’une famille structurée. De l’autre : une existence clandestine, ponctuée d’escapades numériques qui lui font l’effet de fugues adolescentes.
L’application devient une fenêtre ouverte « sur une idylle fusionnelle », plaisante la Francilienne, avant d’ajouter : « J’ai conscience que c’est parce qu’il s’agit d’un “inconnu” dont je ne serai jamais amenée à trier les chaussettes sales que j’ai autant de facilité à projeter sur lui – et sur notre relation – mes aspirations romantiques. » De sorte qu’Héléna ne le sait que trop bien : un rendez-vous physique pourrait faire voler en éclats cette idéalisation. « J’ai trouvé mon point d’équilibre, pose-t-elle. Cultiver mon jardin fantasmagorique m’aide à m’investir sans frustration dans mon ménage. Et parce que ce quotidien partagé est harmonieux, je peux m’offrir le luxe de tisser une relation extraconjugale éthérée, qui n’entrera jamais en contradiction avec le principe de réalité. Le genre d’histoires qu’on adore s’imaginer. » Sans nécessairement souhaiter qu’elles prennent chair.




