Entre l’Algérie et le Mali, une crise de voisinage qui s’enlise

Alors que les djihadistes défient de plus en plus ouvertement ouvertement Bamako, les tensions entre les autorités algériennes et maliennes ne cessent de s’aviver autour de leur frontière commune de 1 300 km.

Le Monde   – Cette fois, la charge a été menée par Abdelmadjid Tebboune en personne. Le 30 décembre 2025, dans son discours à la nation devant les deux chambres du Parlement, le président algérien a déploré l’ingratitude dont feraient, à ses yeux, preuve ses voisins maliens.

« Même l’Etat qui est en train de nous insulter, leur ministre des affaires étrangères et leur premier ministre ont été formés à l’Ecole nationale d’administration [d’Alger]. Et c’est ainsi qu’ils nous récompensent », a-t-il déclaré. Des propos qui ont fait grincer des dents à Bamako et ravivé les tensions entre les deux pays, contribuant à la déstabilisation de l’aire sahélo-sahérienne.

Est-ce une coïncidence ? Les 9 et 15 janvier, des drones maliens ont ciblé la localité de Talhandak, située dans le nord du pays, à une quinzaine de kilomètres de la ville frontière de Tin Zaouatine, une zone majoritairement contrôlée par le Front de libération de l’Azawad (FLA), coalition de groupes indépendantistes à dominante touareg.

Les tirs n’ont causé que des dégâts matériels, mais ils contribuent à faire rebondir une crise de voisinage inédite dont l’origine remonte à décembre 2023. A l’époque, l’accueil à Alger de l’influent imam malien Mahmoud Dicko, opposant déclaré à la junte du général Assimi Goïta, avait fait office de détonateur.

« Logorrhée de soudard »

Les généraux maliens étaient d’autant plus furieux que, quelques jours plus tôt, les autorités algériennes avaient reçu des responsables des mouvements indépendantistes, contre lesquels ils venaient de remporter une victoire symbolique en reprenant le contrôle de leur fief de Kidal.

Conséquence : la junte malienne a annoncé en janvier 2024 la « fin avec effet immédiat » de l’accord de paix d’Alger, signé en 2015 par les groupes rebelles du nord du Mali et Bamako sous l’égide des autorités algériennes. L’animosité réciproque est ensuite allée crescendo, et a atteint un pic lors de la lourde défaite infligée par des combattants indépendantistes et djihadistes à l’armée malienne et à ses supplétifs russes du groupe paramilitaire Wagner à proximité de Tin Zaouatine, en juillet 2024.

Après quelques mois de relative accalmie, la crise a connu son paroxysme lorsque, le 1er avril 2025, l’armée algérienne a abattu un drone malien, l’accusant d’avoir violé son espace aérien. Une telle confrontation directe est une première entre les deux Etats. A la tribune des Nations unies, les duels oratoires sont d’une virulence jamais atteinte.

Le 26 septembre 2025, en réponse au premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, qui avait appelé l’Algérie à « cesser de soutenir le terrorisme international », le ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Attaf, dénonce une « logorrhée de soudard ».

Pour les dirigeants algériens, un point de non-retour a été franchi. Dans leur esprit, plus question d’être conciliants avec la junte malienne. « Qu’ils trouvent eux-mêmes la solution », a résumé M. Tebboune dans son discours du 30 décembre, en évoquant la situation sécuritaire chez son voisin.

Contenir les islamistes armés

Depuis son indépendance, en 1962, l’Algérie a toujours considéré le nord du Mali comme son arrière-cour stratégique, les deux Etats partageant une frontière de 1 300 km. Avec une ligne directrice : empêcher à tout prix la constitution d’un Etat touareg indépendant susceptible de propager des velléités irrédentistes auprès de ses propres populations touareg.

Avec l’émergence du djihadisme dans le nord du Mali, importé par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat algérien au tournant des années 2000, s’est ajouté une autre priorité pour Alger : contenir les militants islamistes armés, dont elles venaient à peine de se débarrasser après une décennie de guerre civile sanglante, en les poussant au sud de sa frontière.

Avec la souveraineté pour boussole politique, la junte du général Goïta ne goûte guère ces jeux d’influence d’Alger sur son septentrion. Si beaucoup de responsables maliens dénoncent volontiers l’hégémonisme du « grand frère » algérien, la position des militaires au pouvoir est jugée trop radicale par certains. « L’Algérie est un voisin qui a beaucoup plus de moyens et une capacité de nuisance importante. Il faut donc composer avec elle », analyse un ancien ministre malien.

La junte malienne accuse notamment l’Algérie de soutenir les « groupes terroristes » qu’elle combat sur son sol. Soit, dans la bouche de ses responsables, autant les rebelles indépendantistes touareg que les groupes djihadistes, en particulier le Groupe de soutien de l’islam et des musulmans, affilié à Al-Qaida et dirigé par le Malien Iyad Ag Ghali.

Pas question d’Azawad

De fait, les premiers entretiennent des liens étroits, parfois familiaux et ancestraux, avec les populations touareg vivant en Algérie. « Au fil des rébellions, nous avons noué des relations avec des dirigeants algériens parce qu’ils ont toujours joué un rôle de médiateurs, raconte un ancien commandant touareg. Mais cela ne va pas plus loin. Ils veulent bien d’un Mali décentralisé, mais hors de question pour eux d’approuver l’indépendance de l’Azawad [nom donné au nord du pays par ses habitants]. »

Les rapports de responsables algériens avec Iyad Ag Ghali, ancien rebelle touareg qui a basculé dans le djihadisme, sont plus nébuleux et alimentent la rancœur de la junte du général Goïta. Plusieurs sources sécuritaires maliennes et françaises affirment en effet qu’il bénéficie de la bienveillance des services de renseignement algériens – lesquels l’utiliseraient notamment pour diviser la communauté touareg et affaiblir la cause indépendantiste.

L’exil de l’imam Dicko à Alger suscite aussi d’importantes crispations. Pris en charge par les autorités algériennes, il a appelé le 22 décembre ses compatriotes à rejoindre la Coalition des forces pour la République « pour que la situation actuelle dans notre pays prenne fin ». « Il veut rentrer au Mali. Il travaille à rallier un maximum de gens pour contraindre la junte à quitter le pouvoir », confie l’un de ses intimes.

Une telle chute des généraux putschistes maliens ne serait pas pour déplaire à Alger. A condition qu’ils soient remplacés par de nouveaux interlocuteurs compatibles avec leurs intérêts stratégiques. « Les Algériens laissent entendre qu’un changement de régime à Bamako au profit des groupes djihadistes les indifférerait dans la stricte mesure où ces derniers respecteraient des “lignes rouges”, comme le refus d’un djihad global à partir du Mali ou le respect des frontières actuelles », explique Michael Ayari, analyste à l’International Crisis Group (ICG), qui s’apprête à publier un rapport sur les relations entre les deux voisins.

« En cas de chute du régime de Bamako, elle miserait plutôt sur un dialogue impliquant les Etats voisins », avance Raouf Farrah, chercheur algérien spécialisé sur la région.

La Russie, acteur de poids

Si l’Algérie est déterminée à conserver sa part d’influence, c’est aussi parce qu’elle voit, derrière la junte du général Goïta, l’ombre du Maroc avec lequel la rivalité s’est exacerbée depuis 2021. De fait, le Maroc, qui a investi dans divers secteurs au Mali, se pose en partenaire de l’Alliance des Etats du Sahel, l’organisation régionale formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Or avoir un pouvoir pro-marocain à Bamako est difficilement concevable pour Alger.

Reste un acteur de poids au cœur des tensions algéro-maliennes : la Russie. Allié historique d’Alger, Moscou est aussi devenu celui privilégié de Bamako depuis le coup d’Etat de 2020. Entre ses bons clients algériens, auxquels il fournit du matériel militaire en quantité, et ses nouveaux partenaires maliens, auprès desquels il compte toujours près de 2 500 hommes sous la bannière de l’Africa Corps, son nouveau dispositif militaire pour l’Afrique, le Kremlin veille à ne froisser personne.

« Les Russes laissent faire, sans prendre parti pour l’un ou l’autre, car il ne s’agit pas d’un dossier fondamental pour eux, conclut Michael Ayari. Ils sont bien plus occupés ailleurs, à commencer par l’Ukraine. »

 

 

 

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Source : Le Monde  

 

 

 

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