En République démocratique du Congo, les Kabila, rebelles de père en fils

Contraint à l’exil et condamné à mort, Joseph Kabila a pris, le 12 octobre, la tête de la rébellion politico-militaire dans l’est de la RDC, dénonçant la « tyrannie » de l’actuel président, Félix Tshisekedi. Un bagage insurrectionnel hérité de son père et prédécesseur, Laurent-Désiré Kabila.

– Rares sont les chefs d’Etat à être passés du faste présidentiel au feu de la guérilla. Davantage encore ceux qui ont pris le maquis avec leurs ennemis d’hier. Joseph Kabila, président de la République démocratique du Congo (RDC) de 2001 à 2019, dont l’expérience politique s’est forgée dans l’opposition armée au côté de son père et prédécesseur, Laurent-Désiré Kabila (1997-2001), est de ceux-là.

Le 12 octobre, le Congolais de 55 ans est sorti d’un exil forcé de plusieurs années pour prendre la tête de la rébellion parrainée par le Rwanda voisin dans l’Est de la RDC. Depuis la résurgence de l’insurrection, fin 2021, les combattants de l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23) ont pris le contrôle de vastes pans de territoire. Le groupe s’est dissous pour former le Front pour la refondation de la nation (FRN), lequel entend « fédérer et coordonner toutes les forces de résistance afin de mettre un terme à la tyrannie par tous les moyens, y compris la force ». Son adversaire : l’actuel chef de l’Etat, Félix Tshisekedi, à qui Joseph Kabila a cédé le pouvoir en 2018.

Joseph Kabila contre Félix Tshisekedi… L’affiche est un troublant jeu de miroirs inversés. Il y a trois décennies, c’est Etienne Tshisekedi, le père de l’actuel chef de l’Etat, qui s’opposait au régime de Laurent-Désiré Kabila après l’arrivée au pouvoir de ce dernier par les armes, en 1997. Un face-à-face que leurs fils respectifs ont d’abord essayé d’éviter.

Avant d’être déclaré vainqueur de l’élection présidentielle de 2018, Félix Tshisekedi a conclu un accord secret avec Joseph Kabila. A lui la présidence, à son prédécesseur le contrôle du Parlement. Pour la première fois depuis son indépendance, en 1960, le pays connaissait une transition politique civile et pacifique. « Kabila se rêvait en sage africain, en personnalité incontournable à qui faire appel pour des médiations en faveur de la paix et la sécurité. Mais il a été poussé à bout et s’est radicalisé », estime un de ses anciens opposants qui a requis l’anonymat.

La culture des guérillas

La rupture est consommée en décembre 2020. Fort d’un sens tactique dont peu d’observateurs le créditaient, Félix Tshisekedi parvient à s’émanciper de la tutelle de l’ancien « raïs » en débauchant à coups de milliers de dollars et de 4 x 4 rutilants des députés de son camp. Les résidences de la famille Kabila sont perquisitionnées et des cadres du parti de l’ex-président sont arrêtés et emprisonnés, poussant Joseph Kabila à s’exiler en Afrique du Sud, fin 2023.

Au même moment, un certain Corneille Nangaa – ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), réputé proche de Joseph Kabila, pour lequel il a orchestré l’accord secret de 2018 avec Félix Tshisekedi – s’engage avec les rebelles du M23, devenant l’incarnation congolaise du mouvement. Aux yeux du président, qui brigue alors un deuxième mandat, Nangaa et son allié Kabila sont désormais les hommes à abattre. Le coup de grâce tombe le 30 septembre 2025 : accusé de collusion avec les insurgés, Joseph Kabila est pour « trahison » et « crimes de guerre ».

Décrit par ceux l’ayant côtoyé comme patient, réfléchi et introverti, l’ex-président a longuement hésité avant de rallier ouvertement la rébellion. « Lors de son exil, il a multiplié les rencontres avec les chefs d’Etat de la région pour qu’ils convainquent Félix Tshisekedi d’accepter le dialogue qu’il cherchait à maintenir avec lui. Son objectif était d’être blanchi de sa condamnation pour pouvoir continuer à exister comme un opposant classique. Mais Tshisekedi, plus têtu que lui, n’a rien voulu savoir », confie un diplomate spécialiste de la région des Grands Lacs.

L’esprit de rébellion des Kabila hante tous les régimes congolais au pouvoir depuis l’indépendance. Au début des années 1960, Joseph n’était pas encore né quand son père Laurent-Désiré, âgé d’une vingtaine d’années, fomentait sa première guérilla. Le Zaïre (ancien nom de la RDC), tout juste souverain, faisait face à la sécession déclarée par le chef séparatiste Moïse Tshombé au Katanga. Kabila père, originaire de cette province du sud-est du pays riche en ressources minières, est, lui, un fervent partisan du premier ministre Patrice Lumumba et combat les forces de Moïse Tshombé.

L’assassinat de Lumumba (janvier 1961) et l’écrasement de la sécession katangaise poussent le jeune Laurent-Désiré Kabila à fuir en Tanzanie voisine. Il y prépare son retour, les armes à la main, opposé désormais au dictateur Joseph-Désiré Mobutu, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat, en 1965. Deux ans plus tard, le rebelle regagne les montagnes du Sud-Kivu pour y établir un sanctuaire d’obédience marxiste, baptisé « maquis de Fizi-Baraka ». Il y vit en quasi-autarcie, finançant sa lutte par les trafics d’or et de bois. C’est dans ce microcosme révolutionnaire que naissent Joseph et sa sœur jumelle Jaynet, en 1971.

Génocide des Tutsi

Le maquis de Fizi-Baraka est dissous en 1986, et la famille Kabila s’exile à nouveau en Tanzanie pour échapper à la puissance de feu de l’armée de celui qui s’est rebaptisé Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, le « guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne puisse l’arrêter ». « Les Kabila y ont vécu dans la clandestinité la plus totale. Les services secrets zaïrois les traquaient et n’hésitaient pas à enlever et à faire assassiner leurs proches. Pour se cacher, Joseph a utilisé le nom d’emprunt d’Hippolyte Kabange », relate Erik Kennes, spécialiste de la RDC et chercheur à l’Institut Egmont, un cercle de réflexion bruxellois.

En Tanzanie, Joseph Kabila est initié au maniement des armes au camp de Makutupora, fréquenté par les maquisards des mouvements de libération qui fleurissent alors en Afrique australe. Puis, direction l’Ouganda, où le jeune Zaïrois se lance dans des études de droit. Celles-ci ne durent que quelques mois. Car, en 1996, Laurent-Désiré, paternel réputé sévère, lui ordonne de rejoindre Kigali, capitale du Rwanda, dont il s’est rapproché pour préparer une nouvelle offensive dans l’est de la RDC. Le Rwanda se relève alors avec peine d’un génocide perpétré contre les Tutsi, ayant entraîné la mort de 800 000 à un million de personnes en l’espace de cent jours, entre avril et juillet 1994.

Paul Kagame, devenu président après avoir renversé le régime génocidaire, entend traquer jusqu’au dernier les responsables des massacres, qui ont franchi la frontière pour se terrer dans les forêts de l’Est zaïrois. Laurent-Désiré Kabila, lui, veut prendre sa revanche sur Mobutu. En octobre 1996, la « première guerre du Congo » éclate.

Kabila père est désigné porte-parole des rebelles de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL). Le fils Joseph, 25 ans, fait l’expérience du front pour la première fois, pris sous l’aile de James Kabarebe, l’homme de confiance de Paul Kagame.

« Devenu président malgré lui »

« Trente ans plus tard quasiment jour pour jour, c’est comme si l’histoire se répétait : à la tête des insurgés dans l’Est, Joseph bénéficie, comme son père avant lui, de la même volonté rwandaise de congoliser la rébellion », estime un acteur humanitaire occidental déployé dans l’est de la RDC lors des conflits des années 1990. Pour justifier l’insurrection, les mêmes arguments sont agités, tant par les rebelles – renverser un pouvoir central perçu comme illégitime et défendre les communautés de Tutsi rwandophones –, que par Kigali – traquer les ex-génocidaires.

Lire la suite

Source :  

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page