En Israël, un succès électoral au goût amer pour la minorité arabe

Qualifié d’« historique », le score réalisé à l’issue des élections législatives par deux listes arabo-israéliennes ne leur confère pas pour autant le rôle pivot auquel elles pourraient prétendre. En difficulté, le bloc de l’opposition à Benyamin Nétanyahou continue à écarter toute alliance.

Au lendemain d’un vote sanction contre sa coalition, tenue en échec pour former une nouvelle majorité à l’issue des élections législatives, Benyamin Nétanyahou est reparti à l’assaut contre sa cible favorite en accusant les partis arabo-israéliens, sortis renforcés du scrutin, d’avoir « volé les élections ».

Mercredi 28 octobre, son parti, le Likoud, a saisi la police, le Shin Bet – le renseignement intérieur – et la commission centrale électorale pour exiger « une enquête approfondie » sur de supposées fraudes. Jeudi matin, le président de la commission électorale centrale, Noam Sohlberg, a demandé au Shin Bet de lancer une enquête sur d’éventuelles ingérences étrangères visant à encourager le vote des Arabes israéliens.

La manœuvre n’est pas nouvelle. Lors des précédentes élections de 2022, les mêmes accusations avaient été proférées dès les premiers sondages de sortie des urnes. La délégitimation des Palestiniens citoyens d’Israël et de leurs représentants au Parlement, décrits comme une menace pour la sécurité de l’Etat hébreu, est une constante chez Benyamin Nétanyahou, décuplée depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 en Israël par des commandos du Hamas.

« Le succès de ce projet d’effacement de la représentation arabe est si parfait que même [ses] opposants l’acceptent sans broncher », commentait sur X, le journaliste Anshel Pfeffer, auteur de la biographie, non autorisée, Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu (« Bibi : la vie et l’époque tumultueuses de Benyamin Nétanyahou », Basic Books, 2018, non traduit).

De fait, rompant après une journée de silence, mercredi soir, son principal rival, l’ancien chef d’Etat-major Gadi Eisenkot se disait « concentré » sur sa volonté de former « un gouvernement de mobilisation sioniste », sans un mot pour les partis arabo-israéliens pourtant en position d’arbitre. L’ultranationaliste laïque Avigdor Lieberman a fait de leur rejet une ligne rouge. Seul, Yaïr Golan, chef de file du parti Les Démocrates, a osé exprimer clairement les choses. « Nous n’avons pas d’avenir ici si nous ne cessons pas d’avoir peur (…). Nous ne devons plus accepter la division raciale de Nétanyahou entre les voix juives et les voix arabes », a-t-il déclaré.

« Nous avons fait front commun »

Selon les derniers résultats rendus publics dans la nuit de mercredi à jeudi portant sur 90,4 % des bulletins dépouillés, aucun des deux blocs en présence n’atteint la majorité absolue de 61 sièges à la Knesset, le Parlement israélien, nécessaires pour former une coalition de gouvernement : le bloc de Benyamin Nétanyahou obtient 53 sièges, tandis que celui de l’opposition, autoproclamé « du changement », piloté par Gadi Eisenkot, plafonne à 48.

Avec 19 sièges, soit quasiment le double de leur résultat en 2022, les deux listes arabes, RAAM (acronyme en hébreu de Liste arabe unie) et Liste unifiée, pourraient donc apporter le complément nécessaire à l’opposition, qui totaliserait alors 67 sièges, pour renverser Benyamin Nétanyahou. Le décompte final des derniers bulletins, les « doubles enveloppes » (celles-ci sont comptées séparément) des électeurs autorisés à voter en dehors de leur bureau de vote habituel, comme les soldats, ne changera plus les équilibres.

Qualifié d’« historique », le succès électoral des partis arabo-israéliens, qui les place à parité, voire au-dessus de plusieurs formations sionistes ou ultraorthodoxes, laisse un goût amer. Il ne leur confère pas le rôle pivot auquel ils pourraient prétendre. La mobilisation exceptionnelle de leur électorat, qui a atteint près de 80 % dans les villes arabes ou dites « mixtes », alors qu’elle était en baisse depuis des années, non plus. « Nos concitoyens, a fait valoir dans un communiqué Liste unifiée, qui regroupe trois partis, ont pleinement conscience de l’importance de ce moment et se sont massivement rendus aux urnes. »

Toute la journée, mercredi, les responsables de la minorité arabe, qui représente 21 % de la population en Israël, ont ainsi multiplié les déclarations pour tenter de convaincre l’opposition, sinon de nouer une alliance, du moins de trouver « une coopération politique ». « Nous avons fait front commun », ont-ils rappelé en substance, pour chasser du pouvoir un gouvernement dominé par l’extrême droite et ses figures honnies, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich. Tout en ayant sollicité leurs voix, le bloc anti-Nétanyahou continue néanmoins à ne pas les considérer comme des partenaires.

« Nous sommes pragmatiques »

Le temps presse. Dans le délai de sept jours prévu par la loi après la proclamation officielle des résultats, le chef de l’Etat, Isaac Herzog, désignera un premier ministre, censé former par la suite un nouveau gouvernement. « La semaine prochaine, j’invite les représentants des factions à des consultations », a-t-il déclaré lors d’une allocution, en leur demandant d’« arriver avec l’esprit ouvert ». En cas d’échec, de nouvelles élections devraient être organisées dans un délai de trois mois, tandis que le premier ministre sortant resterait par intérim.

« Tout le monde comprend que les jours à venir sont cruciaux, déclare au Monde Ofer Cassif, député sortant réélu de Liste unifiée. Nous n’avons que deux choix : soit poursuivre les atrocités du gouvernement actuel, soit avancer vers un véritable partenariat entre Arabes et Juifs. J’espère que le bloc du changement comprendra que toute autre option, comme de nouvelles élections, ou un gouvernement d’unité nationale, n’aboutira qu’à une ratification du pouvoir actuel. »

Membre du parti Hadash, l’une des trois formations de Liste unifiée, ce parlementaire juif, le seul associé à un parti arabe jusqu’ici, poursuit : « Nous sommes pragmatiques, nous l’avons montré à plusieurs reprises comme lorsque nous avions recommandé en 2019 Benny Gantz [ancien chef d’état-major alors pressenti pour devenir premier ministre] et nous allons continuer dans cette voie. » En 2021, Mansour Abbas, numéro un de la liste RAAM, à laquelle s’est associé pour ce scrutin, à la surprise générale, Yoav Segalovich, ancien haut gradé des forces de sécurité israéliennes, avait brièvement fait partie d’une coalition gouvernementale centriste. Sans suite, depuis.

« Nous tendons la main à tous ceux qui veulent changer la réalité », a souligné Ahmed Tibi, numéro deux de Liste unifiée. Toute la question est de savoir, a-t-il ajouté « si une main se tend en retour de l’autre côté ».

Source :

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

↑
Quitter la version mobile